
Gandalf du Larzac, Gandhi chrétien: qui est Lanza del Vasto?
Texte écrit par Jacques de Guillebon
Qui se souvient aujourd’hui de l'apôtre barbu de la non-violence, du gourou indouisant, du précurseur ringard du mouvement hippie, du Gandalf du Larzac? Lanza del Vasto, n’est-ce donc que cela (ce qui est déjà pas mal)? Ou bien plus loin, peut-on y voir le lent éclair qui zèbre le vingtième siècle entièrement, y rayant la folie des hommes pour lui superposer celle de Dieu? Celle des doux. Celle de pacifiques. Celle des gardiens et serviteurs de la nature, du vivant? Celle des contemplatifs?
Lanza, ou Shantidas – son nom indien, donné par Gandhi, «Serviteur de la paix» –, fut avant tout un poète, l'écrivain du Pèlerinage aux sources (1943a) et le fondateur de l'Ordre de l’Arche, ordre priant et laborieux des gandhiens d’Occident.
Ainsi l'évoqueront ses disciples: «Nous avions stoïquement, dans cet homme vêtu de laine brune et de cette espèce de courte chasuble qui ressemblait à une armure, une armure pacifique, dans cette sorte de moine laïque, de templier paysan, de roi sans terre, debout, passant d’un lieu à l'autre, semant la bonne parole, prêchant d'exemple, vivant exemple, un maitre, un père spirituel, un prophète. Autour de lui, autour de Shantidas, certains formaient une communauté liée par des vœux, travaillant la terre, se préparant à donner leur vie pour la paix comme on va moissonner» (Roquet, 2011).
Nietzschifier à Florence
Comment ce personnage incroyable a-t-il pu prendre vie dans ce siècle de fer? Issu d'une branche bâtarde de l'aristocratie sicilienne – et de mère batave –, Giuseppe Lanza, agnostique, éduqué en France, étudiant en philosophie, nietzschifie comme tout un chacun à Florence lorsqu’un ami catholique lui demande s'il a lu saint Thomas: «Je haussai les épaules – qui lit saint Thomas aujourd'hui?» Mais c'est bientôt le choc. «Aussitôt de retour à Pise, j'allai droit à la Bibliothèque et m'assis à la table devant le De Trinitate. Je me recueillis un moment avant d'ouvrir le livre. Puis je l'ouvris au hasard et lus: “Deus est relatio non autem relativa qui non mutabilis” (Dieu est relation, mais non une relation relative, puisqu'elle est immuable). Mes yeux se vidèrent. Je me vidai de toute pensée. De tout sentiment, de tout pouvoir de bouger. Étourdi sous un coup de tonnerre, de ceux qui tournent, roulent et remuent dans les cavernes du ciel» (del Vasto, 1974).
Conversion! Coup de théâtre ou de tonnerre! Tout a changé: «Dieu est l'évidence des évidences; c'est pourquoi nulle raison ne le démontre, nulle apparence ne le trahit» (del Vasto, 1974). Et: «Je viens d'assister à la tragédie parfaite, à l'origine de la tragédie, à la Messe», poursuivra le nouveau catholique dans Le viatique (1970a).
Lanza, au milieu d'une vie toujours dissolue, très érotisée notamment, lit Spinoza, Vico, Lulle et commence à se dresser contre le monde moderne. Son magnum opus philosophique, de philosophie religieuse, voire théologique, sera La Trinité spirituelle (1970b). Chez lui, trinité et unité se répondent, car la personne est éminemment relation: «L'unité de l'homme n'est pas en l'homme, mais en Dieu: c'est là le lieu de l'accord avec soi-même et avec autrui» (del Vasto, 1974).
Une pointe de verdure dans le désert
Mais la vie mondaine finit par le fatiguer. Au printemps 1933, il entreprend avec un camarade un voyage à pied de plusieurs mois à travers les Abruzzes, à l’image de Stevenson dans les Cévennes: première expérience ascétique de retour à la nature et de détachement du monde, qu'il retranscrira dans son ouvrage achevé dix ans plus tard, Principes et préceptes du retour à l’évidence (1943b).
De plus en plus indifférent, voire hostile, à la chose moderne, il fait vœu de simplifier sa vie – devenant comme un philosophe antique, un stoïcien, un chaste Diogène, sac de crin à l’épaule, ou un autre Tertullien. Il désire devenir le philosophe à l'état sauvage: «J'ai fait des études de philosophie. Il est donc juste que je n'aie d'autre métier que celui de vivre. […] J'ai soudain remarqué que ma philosophie, ajoutée à toutes les sciences des hommes, ne peut rendre compte de l'existence d'une mouche. Je me suis donc arrêté là, pour prendre la route et la mer et pour interroger le monde dans les yeux» (del Vasto, 1974).
C’est Romain Rolland qui est l’ami décisif: le grand écrivain déclinant, et pacifiste de longue date, lui apprend que la doctrine de l’ahimsa pourrait être la mise en pratique des Béatitudes et l'incite à rencontrer Gandhi en 1936. Voici le récit de la rencontre de Lanza et du Mahatma, du chevalier errant et du «capitaine des désarmés» dans Le pèlerinage aux sources (1943a):
«Il fait jour au moment où nous atteignons le petit clos. Au milieu du pré desséché se dresse une hutte de boue, basse, ouverte et qui n'interrompt pas la campagne. Un petit vieillard à demi nu est assis par terre devant le seuil sous le chaume du toit qui forme auvent: c'est lui. Il me fait signe – à moi, oui –, il me fait assoir à côté de lui et me sourit. Il parle – il ne parle pas d'autre chose que de moi –, me demandant qui je suis, ce que je fais, ce que je désire. Et moi aussitôt je découvre que je ne suis rien, que je n'ai jamais rien fait, que je ne désire rien, sinon demeurer ainsi à son ombre. Le voici devant mes yeux, celui qui, seul dans le désert de ce siècle, a montré une pointe de verdure. Celui qui sait la dure loi de l'amour, dure et claire comme le diamant. Le capitaine des désarmés, le père des parias, celui qui règne par droit divin de sainteté. Il est venu nous montrer le pouvoir sur cette terre de l'Innocence absolue. Il est venu prouver qu'elle peut arrêter les machines, tenir tête aux canons, mettre en péril un empire. Il est venu sur terre nous porter cette nouvelle de l'au-delà où rien ne change. Cette vérité-là, nous la savions depuis toujours, nous chrétiens. Mais elle était restée chez nous si dépareillée, étrangement contraire à tout ce que le monde et les hommes nous ont enseigné, que nous ne savions qu'en faire. Nous la tenions entre des murs d'église et dans l'ombre du cœur. Il a fallu qu'il vînt, lui, l'Hindou, nous apprendre ce que nous savions depuis toujours. Et tandis que le vieil homme m'interroge et me sourit, je me tais; je fais effort pour ne pas pleurer.»
Force de la vérité
Après quelques péripéties, Lanza va rapatrier en Occident et en chrétienté la non-violence, donc une certaine forme d’écologisme contemplatif (ainsi prie l’Arche: «Donne-nous, Seigneur, le respect émerveillé et miséricordieux de tout ce qui vit»); et surtout le satyagraha: force de la vérité. Rapatriement de concepts pourtant inhérents au christianisme, et que seul un retour à l'Évangile peut vivifier, ressusciter: ainsi de l'épopée franciscaine, dont le pacifisme changea, via le tiers-ordre, la face de l’Italie.
Claude-Henri Rocquet, son biographe, nous rappelle combien Lanza fut chrétien, et chrétienne son œuvre: «C'est en chrétien que Lanza est allé vers Gandhi chercher auprès de lui, dans son exemple, son action, la clé de l'Évangile dont l'Occident semble avoir perdu la mémoire» (Rocquet, 2011).
En octobre 1938, après un été ascétique à Rhodes, il se rend à pied en Palestine, alors au bord de la guerre civile, jusqu'à Jérusalem, «entre deux rangées de chars» (déjà), et Bethléem, où il arrive à Noël, avant de repartir, toujours à pied, pour Constantinople et le mont Athos.
Puis c'est la guerre, passée en zone libre, auprès de résistants, de gaullistes et d’artistes juifs cachés. Pour Lanza comme pour Aristote, l'amitié est au fondement de la société: «À défaut de maitre, en son absence ou en son attente, la plus forte discipline à laquelle l'homme se puisse soumettre pour se connaitre et pour se soutenir, pour se contenir et pour se dépasser, c'est l’amitié» (del Vasto, 1943b). Elle est par nature égalitaire et désintéressée. Des amis, Lanza en aura: Luc Dietrich d'abord, frère d'âme disparu dans les bombardements de 1944, et aussi Simone Weil, Gustave Thibon, Gabriel Marcel, ou encore René Daumal.
On lit à la fin des Principes et préceptes du retour à l’évidence (1943b): «Relis chaque jour une page de l'Évangile. Tu verras qu'il n'y a rien de nouveau à dire sur l'évidence. Que chaque jour la même parole t'émeuve avec un son original. Original est ce qui porte le gout de la source. Le reste n'est pas original, même dit pour la première fois. Encore, Seigneur Jésus, redis encore l'amour, la vérité qui seule nous est chère. Redis, car nous craignons toujours de n'avoir pas bien entendu. Redis, car nous voulons entendre encore. Testament écrit avec le sang. Scellé par le sceau de la croix. Les livres ainsi faits, emporte-les dans tous tes chemins, Ami. Ils ne pèseront pas trop dans ta besace.»
Après la guerre, avec son épouse Chanterelle Gébelin et quelques amis qui ont l'habitude de se réunir autour d'eux, il crée sur le modèle de l'ashram une première Communauté de l'Arche en Saintonge, au lieudit Tournier, dans la commune de La Genétouze, dans une région très boisée limitrophe du département de la Charente.
En 1954, Lanza retourne en Inde participer aux campagnes non violentes que mène le disciple local de Gandhi, Vinoba, en faveur de la collectivisation des terres. À son retour, il rouvre une Communauté de l'Arche, cette fois-ci à Bollène, en Provence.
L'Arche – dont les figures tutélaires et les grandes fêtes sont celles de Noé, bien sûr, mais surtout du Précurseur, Jean Baptiste, son saint patron – sera le grand-œuvre de Lanza del Vasto, avec ses écrits et les combats de la non-violence: contre la torture et la terreur en Algérie, contre le militarisme au Larzac ou encore contre le nucléaire. Jeûnes de protestation et de solidarité, activisme non violent, solidarité avec les pauvres, les exclus, les victimes, dans ces luttes pour la justice et la paix, il croisera le chemin de François Mauriac, de Louis Massignon et de quelques autres chrétiens engagés que l'on n'appelait pas encore «cathos de gauche» ou «progressistes».
Pessimisme de l’espérance
Le concile Vatican II lui apparait comme une occasion providentielle de renouer avec la nature foncièrement pacifique et non violente du christianisme. Lanza del Vasto veut prier pour les évêques rassemblés et les supplier de faire entendre une parole en ce sens. En 1963, il jeûne quarante jours, tout le temps du carême, dans un monastère proche de Rome, à cette intention. L’encyclique Pacem in terris, parue le lundi de Pâques, sera une réponse à son attente, ainsi que la constitution Gaudium et spes qui déclare : «Nous ne pouvons pas ne pas louer ceux qui renoncent à l’action violente pour la sauvegarde de leurs droits, et qui recourent à des moyens de défense qui sont à la portée des plus faibles» (§ 78).
Dans La montée des âmes vivantes (1968), Lanza se livre à une interprétation des Écritures, de leur genre littéraire symbolique, de leurs divers niveaux de significations, pour en dégager une contemplation du monde comme œuvre divine, et un regard sur la condition humaine en tant que blessée par le mal. Il puise pour cela dans l’exégèse des Pères et de la tradition, sans les opposer aux données de la science, mais en résistant à l’évolutionnisme en tant que théorie matérialiste et réductrice. Quant à sa réflexion sur l’arbre de la connaissance dont il ne fallait pas «manger», elle est originale et éclaire sa critique de la science moderne, prise au piège de la puissance et du profit.
Que reste-t-il de Lanza del Vasto, quarante ans après sa mort? Les Arches, celle de La Borie Noble et les autres, en France et ailleurs, et aussi des groupes non violents liés à l'Arche. Après la guerre froide, le monde a plus que jamais connu guerres civiles, injustices monstrueuses, inégalités abyssales, famines apocalyptiques, massacres génocidaires, industrialisation et pollution galopantes, catastrophes écologiques. Toute la critique que fit Lanza du monde moderne était visionnaire, prophétique. Dès lors, son enseignement, son gandhisme chrétien, parait plus que jamais nécessaire et actualisable – bien que de moins en moins audible.
Pessimiste, Lanza? Peut-être, mais pessimisme de l'espérance, ou optimisme réaliste, qui prévoit le pire, mais espère le meilleur. Mourant, Lanza del Vasto aura ces dernières paroles, son testament en quelque sorte: «Nous tenons que la vertu d'espérance est une vertu difficile pour ceux qui sont lucides.»
Pour aller plus loin
- Lanza del
Vasto, La conversion par contrainte logique, Denoël, Paris, 1974, 160 p.
- Lanza del
Vasto, La montée des âmes vivantes, Denoël, Paris, 1968, 286 p.
- Lanza del
Vasto, La Trinité spirituelle, (1970b), Le Rocher, Monaco, 1994,
216 p.
- Lanza del
Vasto, Le pèlerinage aux sources (1943a), Gallimard (Folio),
Paris, 2014, 496 p.
- Lanza del
Vasto, Le viatique (1970a), Le Rocher, Monaco, 1991, 350 p.
- Lanza del
Vasto, Principes et préceptes du retour à l’évidence (1943b), DDB, Paris, 2014, 204 p.
- Claude-Henri
Roquet, Lanza del Vasto, serviteur de la paix, L’Œuvre, Paris, 2011,
210 p.



