
Loi 9, pratique religieuse et désobéissance civile
Deux jours avant l’adoption de la loi n° 9, Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec – à la va-vite, en plein Jeudi saint – Le Verbe s’entretient avec Monseigneur Martin Laliberté. Le président de l’Assemblée des Évêques catholiques du Québec répond à nos questions: la pétition qui demande le retrait de cette loi, la position des évêques et l’impact sur les citoyens, tout y passe.
Le Verbe: Partez-vous en guerre contre le gouvernement avec cette pétition?
Mgr Martin Laliberté: L'Assemblée des évêques catholiques du Québec a été entendue aux audiences publiques le 4 février dernier. Sur les neuf recommandations que nous avons déposées, aucune n’a été retenue. Les évêques sont une quantité négligeable pour eux. On a fait notre part, mais la voix des évêques, ce n’est pas la voix du peuple. On encourage cette pétition pour que le peuple s’exprime.
Les politiciens accordent beaucoup d’importance à l'opinion populaire et leur idée au sujet de la loi 9, c'est qu’elle est acceptée par tout le monde. Ce n’est peut-être pas si vrai que ça. Si la pétition est signée par plusieurs, ce sera le meilleur argument contre cette idée préconçue.
Bon nombre de Québécois sont contre, c’est important de dire qu’on ne croit pas à ce projet de loi là. Le gouvernement veut évacuer tout ce qui est religieux de la sphère publique. Mais le droit de pratiquer sa religion, c’est un droit fondamental, c’est dans la Déclaration des Droits de l’Homme, c’est le fondement du droit international. Ce projet de loi est pernicieux, car le gouvernement se sert de la clause dérogatoire pour enlever des libertés et des droits sous prétexte de gros problèmes de religion au Québec. C’est faux!
Sur les neuf recommandations qui n'ont pas été retenues par le gouvernement, certaines sont plus importantes. Lesquelles?
La plus grave, c'est la question de la définition de la pratique religieuse. On leur a demandé de revoir leur définition. C’est bâclé et surtout ça démontre une ignorance du fait religieux. Ils n’ont consulté aucun expert en la matière, c’est évident. La religion, ce n’est pas que des pratiques; c’est ce qui donne sens à la vie pour le croyant, peu importe sa foi. On est croyant tout le temps; pas juste à la maison! C’est une manière d’être. C’est une identité profonde.
« Est une pratique religieuse au sens du présent article et de l’article 10.2 toute action, à l’exception du port d’un signe religieux, pouvant raisonnablement constituer, en fait ou en apparence, la manifestation d’une conviction ou d’une croyance religieuse. »
La deuxième, c’est l’interdiction de manifester dans l’espace public. Avec la loi 9, tout le monde a le droit de manifester, sauf les croyants. Ça s’appelle de la discrimination.
Et la troisième, c’est d’interdiction du port de signes religieux. On peut porter toutes sortes de signes dans notre société, mais pas celui d’une vie spirituelle? C’est, encore une fois, de la discrimination religieuse. C’est clair qu’on vise les femmes musulmanes qui portent le hijab, mais on étend cette interdiction à toutes les femmes, religieuses catholiques incluses, comme si ces femmes faisaient du prosélytisme à leur travail.
«On veut toucher un groupe en particulier – les musulmans –, mais on ne veut pas que ça paraisse. Alors, on fait une loi unilatérale, sans nuance, qui brime tout le monde.»
Qui est visé par la loi 9?
On veut toucher un groupe en particulier – les musulmans, mais encore là, une certaine catégorie de musulmans, les plus radicaux –, mais on ne veut pas que ça paraisse. Alors, on fait une loi unilatérale, sans nuance, qui brime tout le monde. Et tout ça pour quelques prières de rues à Montréal, marginales, qui, dans les faits, étaient des manifestations politiques en soutien à Gaza. Comme les musulmans prient cinq fois par jour, ça s’adonne qu’ils ont prié pendant la manifestation. C’est tout!
Il y a des lois qui existent déjà pour contrôler ces choses-là. La municipalité a tous les leviers. On n’ose pas viser un groupe en particulier. Même chose avec l’école Bedford. Les centres de services scolaires ont déjà les règlements pour gérer ça. Qu’ils s’en servent!
Nous ne devions pas déjà obtenir l’autorisation de la municipalité pour les processions? Quelle sera la différence avec cette nouvelle loi ?
On n’a jamais eu besoin de demander la permission pour faire une procession religieuse. On s'entendait avec la ville pour respecter les questions de circulation, de sécurité, d’espace occupé. Là, ça change complètement; on n'a plus le droit de faire des processions avec cette nouvelle loi. Ça devient «une exception» que la municipalité peut accorder, ou non, dépendamment du fonctionnaire sur lequel tu tombes ce jour-là.
Le gouvernement du Québec passe par-dessus la Charte canadienne des droits et libertés de la personne. C’est grave! Le ministre Jean-François Roberge a voulu nous rassurer en nous disant qu’on allait pouvoir continuer à faire des processions, mais on sait bien qu’avec le temps, ça va devenir une impossibilité.
Au départ, le gouvernement refilait la décision aux conseils municipaux, lesquels allaient devoir voter chaque fois. Mais eux, ils ont refusé de gérer ça. Alors, le gouvernement a décidé de donner ça aux fonctionnaires. Pour nous, c’est du pareil au même! On sera lié au bon vouloir des fonctionnaires.
Si la pétition ne donne pas de résultat, allez-vous lâcher le morceau?
Je ne pense pas qu’on va lâcher le morceau. Si le vote passe rapidement – et ça, c’est mon opinion – je me dis qu’on pourrait tous sortir dans les rues pour la Fête-Dieu avec le Saint-Sacrement! Toutes les communautés, les paroisses, les groupes qui envahissent les rues, ça rendrait la tâche difficile pour les autorités! Une sorte de désobéissance civile, quoi.
*


