Illustration: Gabriel Ruest/Le Verbe

De l'ésotérisme à Dieu en passant par le kung-fu

Après des expériences occultes troublantes et une plongée dans les doctrines ésotériques, Martin Leblanc se lance dans le kung-fu Shaolin. Cette quête d’absolu l’entraine dans un gouffre. Désespéré, il se tourne vers le Dieu d’Isaac, d’Abraham et de Jacob.

Dans les années 1990, alors que Martin est adolescent, le bruit court dans sa famille aux racines chrétiennes qu’il est un «enfant indigo». Issue du Nouvel Âge, cette croyance est très répandue à l’époque. On prétend que certains enfants surdoués possèdent une intelligence intuitive, voire spirituelle, et sont nés pour transformer le monde à venir. On les dit même surhumains, affirmant que leur inadaptation à la société est attribuable à leur génie ou à leur «vieille âme».

Martin comprend qu’il est spécial. De fait, il excelle dans tout: musique, sport, études. «Ma tante disait que j’étais au monde pour une raison précise», raconte-t-il, aujourd’hui âgé de 51 ans. «Avec le recul, je vois que ça n’a fait que gonfler mon égo. Ma soif de pouvoir, par la connaissance et le contrôle, allait devenir la quête de toute ma vie.»

À l’époque, Martin subit chaque soir à table ce qu’il appelle des séances de torture mentale, de la part d’un père perfectionniste, obsédé par le savoir et la discipline. «Ces discussions intellectuelles n’étaient pas de mon âge. Il me poussait à bout. Tout devait être parfait. Il n’était jamais satisfait. Ça m’étouffait. Ça finissait par des larmes.»

«Une fois, je l’ai collé au mur, enragé.»

À 15 ans, n’en pouvant plus, Martin commence à consommer des champignons hallucinogènes, du LSD et du cannabis. Il verse dans la criminalité.

Occultisme et ésotérisme

Un an plus tard, en peine d’amour et en questionnement existentiel, Martin décide, mentalement, de mourir. «Je ne sais pas comment l’expliquer. J’ai consciemment accepté de mourir. Ensuite, je suis sorti de mon corps. Je me suis vu. Je regardais ma chambre. Quelque chose m’a aspiré par-derrière. J’ai regardé: c’était noir, et vide! J’ai eu tellement peur que j’ai bondi de mon lit. J’ai couru voir mes parents, qui dormaient. Je n’arrivais pas à leur expliquer ce qui venait de m’arriver.»

Pour Martin, encore aujourd’hui, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une expérience initiatique occulte, un voyage astral, expérimenté sans qu’il ait eu recours aux techniques habituelles – il n’est sous l’influence d’aucune substance, seule sa volonté est en jeu.

«Les drogues hallucinogènes, m’explique Martin, permettent de faire de telles expériences.» Il poursuit: «Même si, aujourd’hui, on peut se procurer des drogues au coin de la rue ou en magasin, il demeure qu’elles ouvrent à une dimension autre, même si le consommateur n’en est pas conscient.»

Il ne s’en remet pas. Le jeune homme ne parvient plus à vivre la simple réalité des choses. Il se sent dissocié de son corps.. Ne sachant pas à qui s’adresser, il cherche par lui-même et trouve des réponses dans la doctrine de la gnose.

Gnose

La gnose signifie «connaissance». Pour certains de ses tenants, on serait sauvés par une connaissance supérieure, secrète et réservée à une élite d’initiés. Pour elle, le monde dans lequel nous vivons est mauvais, conçu par le dieu malveillant de la Bible. Jésus aurait révélé un autre dieu que celui des Hébreux, inaccessible, qui affranchit notre âme de son corps, lui aussi mauvais. D’aucuns enseignent qu’à l’origine, l’humain était pur esprit et qu’au terme de sa vie terrestre, la partie divine de la personne retourne dans le monde d’en haut, se libérant enfin de son enveloppe charnelle. Là serait le but de la vie terrestre.

Cette doctrine est incompatible avec la foi chrétienne qui, dès le livre de la Genèse de la Bible, rend compte d’un monde issu du Dieu créateur, bon, et qui affirme l’excellence de sa création; l’homme et la femme sont ses chefs-d’œuvre. Dieu aime tellement le monde qu’il s’est incarné lui-même, en Jésus. Le but de la vie terrestre est de ressusciter, corps et âme, afin de partager la gloire de Dieu éternellement. Ici, rien de caché. Tout est révélé et donné, sans condition.

Il saute alors à pieds joints dans l’univers de l’ésotérisme. «Comme le savoir et la connaissance étaient réservés à une élite, ça faisait mon affaire. J’étais “avancé” spirituellement, comme on me l’avait répété. Je m’étais “initié” moi-même!»

Ces expériences s’accompagnent cependant d’oppressions spirituelles. Il entend des voix et ressent des présences malfaisantes autour de lui. Malgré la peur, il persiste. L’attrait des pouvoirs secrets est plus fort.

Deux pieds sur terre

Dix années passent. Martin n’en peut plus. Il cesse les drogues et toutes activités ésotériques. Il rencontre sa femme actuelle, fonde une famille et réintègre la vie ordinaire. Il retourne aux études et obtient un poste d’informaticien dans un cégep. Martin fait également connaissance avec un ancien professeur d’éducation physique et sophologue qui l’initie aux arts martiaux.

«Mes expériences ésotériques et occultes m’avaient affecté, explique Martin. Je cherchais une vie normale, mais j’avais ce profond malêtre. Ce sophrologue me parlait d’équilibre, de méditation, de taïchi et de qi gong. Je me suis dit que j’avais peut-être besoin de ça pour me grounder

Martin s’inscrit alors dans une école de kung-fu Shaolin. Sa forme physique revient. Il désire un jour devenir maitre. «Je voulais que ma face soit sur le mur du dojo. Il y avait encore ce côté “surhomme” en moi», se rappelle Martin.

«La relation, l’amour, ne peut donc pas exister, même si la compassion est prônée dans le bouddhisme. La compassion n’est pas l’amour. Dans l’amour, il y a le don de soi et de sa vie, et l’accueil de l’autre et de sa vie.» - Martin Leblanc

Il embrasse la philosophie bouddhiste qui, semblable à la gnose, consiste à se libérer de la souffrance par l’ascèse. Sans Dieu créateur, il s’agit de maitriser le chi, «cette force vitale qui te donne beaucoup de puissance physique et mentale», et ainsi anéantir le «je», source de toute souffrance. «Le chi, explique Martin, est présent dans tous les arts martiaux. En Occident, on réduit les arts martiaux à une gymnastique de santé ou à une technique de relaxation, mais ils comportent néanmoins une dimension spirituelle réelle. Qu’on le veuille ou non, elle agit en nous.»

L’aspect spirituel rattrape Martin à mesure qu’il franchit les initiations et perfectionne ses techniques. «Plus tu montes en grade, plus tu contrôles le chi», dit-il. Il ajoute: «Et, effectivement, le “je” devient une illusion. Mais ma conscience chrétienne me titillait, car logiquement, si le “je” est une illusion, alors le “tu” – l’autre devant soi – l’est tout autant. La relation, l’amour, ne peut donc pas exister, même si la compassion est prônée dans le bouddhisme. La compassion n’est pas l’amour. Dans l’amour, il y a le don de soi et de sa vie, et l’accueil de l’autre et de sa vie.»

Dernier examen

Martin est à nouveau assailli par des entités, mais cette fois de façon plus violente.

Il débute la quarantaine et la peur est encore une fois son lot quotidien. Il cherche sur Internet tout ce qui concerne les liens avec des entités occultes, car pour lui, c’est de cela qu’il s’agit. Il tombe sur une vidéo du père Joseph-Marie Verlinde, prêtre d’origine belge et ancien disciple de Maharishi Mahesh Yogi – le célèbre yogi des Beatles –, le fondateur de la méditation transcendantale. Il y raconte l’histoire de sa quête d’absolu et explique comment il finit par tout quitter pour le Christ.

La vérité frappe Martin de plein fouet: «J’étais au travail. Je suis sortie et je me suis agenouillé au beau milieu des passants. J’ai crié: “Je suis désolé! Je ne comprends plus rien! Si tu existes, Jésus, manifeste-toi!” Instantanément, une chaleur m’a envahi. C’était lui, je le savais. Je me suis effondré par terre. Je ne sais pas combien de temps j’ai pleuré. Un poids énorme est tombé de mes épaules.»

Malgré tout, Martin poursuit le kung-fu, incapable de renoncer à son rêve, après sept dures années d’entrainement. «Ma nouvelle conscience me disait de tout quitter, mais c’était précaire. Je rêvais d’ouvrir ma propre école, mais mon expérience avec le Christ me disait de tout quitter pour lui. J’étais déchiré.»

À la même époque, un ami l’invite à faire partie d’une chorale d’église comme guitariste, ce qu’il accepte. En la fréquentant, Martin est frappé par la différence avec la culture du dojo. «Je découvrais que c’était bien plus qu’une chorale. On était tous à l’unisson. J’apprenais à vivre en communauté, dans le partage et la simplicité. Aucune hiérarchie, contrairement au kung-fu, où c’était un système pyramidal dans lequel chacun se méfie de l’autre. Dieu me montrait, tranquillement, ce qu’était la vie avec lui, et la vie sans lui.»

Survient alors un évènement décisif. Un dernier examen est exigé avant de devenir maitre. Le combat est si violent que Martin en ressort avec une double fracture à un doigts et de nombreuses contusions. Peu après, il est attendu à une répétition avec sa chorale. Quand la cheffe de chœur voit ses blessures, elle lui fait remarquer que, s’il veut continuer la musique, ses doigts sont essentiels. Il devra choisir entre le kung-fu et la musique. Martin entend cela comme si c’était Dieu en personne qui lui parlait.

Peu de temps après, en entrant au dojo, Martin voit, distinctement, comme agglutinées sur certains hauts gradés, des entités aux silhouettes démoniaques. Cette vision le pétrifie. Il quitte immédiatement le dojo, rentre chez lui et jette tout: ses habits, ses statues de Bouddha, ses livres. C’était fini. Il venait de choisir son camp.

Depuis 2016, Martin poursuit son chemin avec le Christ. Il s’est réconcilié avec son père. Il témoigne de son histoire en espérant que ceux qui cherchent un sens à leur vie, ceux qui ont soif d’absolu, n’aient pas à faire de si grands détours.

Disons qu’il les a faits pour nous.

Brigitte Bédard
Brigitte Bédard

D’abord journaliste indépendante au tournant du siècle, Brigitte met maintenant son amour de l’écriture et des rencontres au service de la mission du Verbe médias. Après J’étais incapable d’aimer. Le Christ m’a libérée (2019, Artège), elle a fait paraitre Je me suis laissé aimer. Et l’Esprit saint m’a emportée (Artège) en 2022.