Cycle en spectacle

Appréhension et embarras caractérisent souvent la puberté des jeunes filles. Ce n'est pourtant pas une fatalité. Pour que l’adolescence s’amorce dans la confiance, l’atelier CycleShow propose d’ouvrir le dialogue entre les mères et les filles. Un parcours d’un jour où notions scientifiques et poésie s’entremêlent avec délicatesse.

«Quand j’ai découvert CycleShow, je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose d’unique.» Pauline Ménager a le regard brillant lorsqu’elle s’exprime sur cette activité à l'intention des filles de 10 à 14 ans. Créé en 1999 en Allemagne, l’atelier propose «une journée de qualité aux jeunes filles, avec leurs mamans, pour qu’elles puissent avoir des connaissances sur les changements de leur corps». Cela leur permet «d’être rassurées et de mieux comprendre tout ce qu’elles vivent à l’adolescence en raison de la puberté». Plus de 300 000 personnes dans le monde ont participé à un atelier.

À filles uniques, approche unique

En 2024, Pauline Ménager fonde l’association À Corps Unique pour offrir CycleShow au Canada. Cette consultante en biotechnologies est charmée par l’approche de l’atelier. «Il y a le langage scientifique – les hormones, le cerveau, etc. –, et puis il y a le langage poétique, qui raconte comment notre vie a commencé et ce que je vis maintenant dans mon corps.»

«On explique que tous les changements que la jeune fille va vivre dans son corps, c’est parce que le corps a un sens, vers la générosité, de l’abondance, de la préparation à potentiellement un jour accueillir la vie.» Puisque les hormones mettent du temps à se coordonner, la puberté s’accompagne souvent de petits désagréments physiques et de fluctuations d’humeur. Au cours de l’atelier, «la jeune fille va pouvoir comprendre le sens de tout cela».

Corps fait pour aimer

L’importance de la signification du corps, l’auteur et enseignant Alex Deschênes la comprend bien. Docteur en philosophie spécialisé dans le domaine de la sexualité humaine, il aborde notamment le sujet lors de conférences et de camps d’été. Selon lui, un jeune peut accepter et aimer son corps si «l’on revient à l’amour».

«Le corps, ce n’est pas juste une chose. Non seulement c’est toute ma personne qui s’exprime à travers mon corps, mais c’est aussi mon corps qui va me permettre d’aimer et de me donner.»

«Savoir que la période que je vis à l’adolescence, poursuit-il, sert à apprendre à me connaitre, à comprendre mes désirs et à les maitriser dans le but de quelque chose qui s’appelle l’amour, cela donne une autre perspective sur le corps.»

La valorisation du corps est l’une des cibles importantes de Pauline Ménager. «Une jeune fille qui va dire: “J’ai compris que j’étais précieuse, que j’étais importante, que mon corps est beau, que c’est beau de vivre tout cela”, c’est vraiment la plus belle récompense qu’on peut recevoir, et c’est pour cela qu’on fait l’atelier.»

«On explique que tous les changements que la jeune fille va vivre dans son corps, c’est parce que le corps a un sens, vers la générosité, de l’abondance, de la préparation à potentiellement un jour accueillir la vie.» - Pauline Ménager

En atelier

Samedi matin, Marianne Desgagné accueille une dizaine de duos mère-fille dans le sous-sol d’une large bâtisse. Cette animatrice de l’atelier, également infirmière, invite les filles à s’assoir autour d’un entrelacement de tissus disposé au sol. Une certaine douceur se dégage de ce grand système reproducteur féminin.

«C’était vraiment très décoré», se rappelle Kinga. «Il y avait des choses qu’on pouvait toucher, voir, entendre… tout cela parle aux sens et nous émerveille. J’ai vraiment senti que cela pouvait parler à l’imaginaire de ma fille.» Elle renchérit: «S’ouvrir à cette thématique n’est pas toujours évident, que ce soit pour les filles ou pour les mamans. C’était très enrichissant d’échanger avec ma fille sur ce sujet.»

Comment parler aux jeunes à l’aube de la puberté? «Je pense que chaque enfant est vraiment unique sur ces questions-là, il n’y a pas de réponse générale», répond Pauline Ménager. Selon elle, cela devrait commencer dès la petite enfance, en valorisant la beauté du corps. «Et puis, aux premiers signes de puberté, il faut beaucoup rassurer. Comprendre permet d’éliminer les peurs. Parfois, l’enfant a entendu à l’école des choses dont il ne sait pas trop quoi penser. On peut montrer à notre enfant qu’on est là, qu’on est disponible et qu’on est passé par là aussi. Et que toutes ses questions sont légitimes.»

Que le spectacle commence

L’atelier débute devant un petit théâtre en bois. Les rideaux du théâtre s’ouvrent pour dévoiler une scène obscure. Pour bien des femmes, l’expérience du cycle menstruel se résume à ces étoffes rouges des menstruations qui s’ouvrent ensuite sur une longue période d’inconnu.

Or, aujourd’hui, nous savons ce qui se passe pendant l’entièreté du cycle menstruel. Chaque étape est abordée dans l’atelier. La matinée montre d’abord comment chaque jeune fille a été conçue: le corps s’est préparé à recevoir un invité bien spécial, et cet invité, c’était elle!

«Comprendre permet d’éliminer les peurs.» - Pauline Ménager

«À l’origine, on est chacune des championnes», précise Pauline Ménager. «On valorise le fait qu’elles sont issues d’un spermatozoïde gagnant, d’une reine ovule, tout cela pour leur montrer qu’elles sont irremplaçables.» C’est un aspect qu’elle trouve incontournable. Lorsqu’on comprend «qu’on est irremplaçable, unique et précieux, on a plus de moyens de s’affirmer, de se faire respecter et de poser ses limites. Et donc de s’engager dans des choses où l’on va se sentir réellement soi-même».

Lors de l’après-midi, les filles interprètent divers rôles sur la scène. Le cycle se termine par les menstruations, car l’invité n’est pas arrivé. Petit final d’un grand spectacle qui recommencera chaque mois.

Se connaitre pour s’estimer

«Les études montrent – notamment par rapport aux menstruations – que mieux se connaitre améliore l’estime et la confiance en soi», explique Nathalie Grégoire-Charrette, directrice de Séréna-Québec. Cet organisme enseigne la symptothermie, une méthode naturelle de planification des naissances basée sur l’observation du cycle menstruel. Il réalise aussi des activités auprès des jeunes du secondaire à travers La Semaine Rouge, une initiative visant à favoriser un accueil positif des menstruations.

Selon Nathalie Grégoire-Charrette, cette sensibilisation ouvre le dialogue et améliore le ressenti des jeunes concernant leur corps, un aspect fondamental pour l’estime de soi (voir l’encadré). «Si on t’explique mieux la puberté, on t’explique mieux ce qui vient avec. Finalement, on vient semer une graine: la puberté, ce n’est pas obligé d’être négatif, tu peux bien vivre cela.»

Adolescence et estime de soi

Selon Germain Duclos, psychoéducateur, posséder une bonne estime signifie «qu’on a conscience de ses forces et de ses faiblesses, et que l’on s’accepte soi-même, avec ce qu’on possède de plus personnel, c’est-à-dire de plus précieux». Consolider l’estime de soi des adolescents leur permet donc de «réaliser ce qu’ils ont de meilleur en eux» (Duclos et coll., 2002).

Une meilleure estime de soi limite aussi l’incidence de plusieurs problèmes comme la dépression, la délinquance ou la grossesse précoce. De manière générale, les adolescentes ont une plus faible estime d’elles-mêmes que les garçons, particulièrement au cœur des changements corporels, vers 12-13 ans. Elles sont aussi plus souvent confrontées à des discussions et à des pressions liées à leur image (perte de poids et représentations de la féminité, par exemple).

L’aide, l’affection et l’approbation que manifestent les parents à l’égard de leurs jeunes renforcent leur estime d’eux-mêmes. Chez les filles de 11 à 15 ans, les interactions affectueuses avec leur mère semblent par ailleurs particulièrement significatives (Cannard, 2019; Cannard et Zimmerman, 2025).

Cette graine, l’atelier CycloShow l’a bien plantée dans le cœur de Céline, 10 ans, qui trouve que «l’atelier encourage à connaitre notre corps et à en prendre soin, tout en étant adapté à notre âge. C’est très cool!» Mais ce qui a surtout marqué Juliette, 11 ans, c’est «qu’on soit avec notre mère pour vivre cet atelier et parler de toutes ces choses».

Pauline Ménager considère que les jeunes ne peuvent pas affronter seuls les questions relevant de la sexualité. «Sinon, ce n’est pas de l’éducation. On a besoin d’échanger.» CycleShow invite donc à devenir l’interlocuteur privilégié de son enfant sur ce sujet. «J’ai vraiment été heureuse d’être la référence pour répondre aux questionnements de mes filles de 9 et 10 ans», se souvient Valérie. Pour Mélanie, partager cette journée avec sa fille Juliette est une plus-value extraordinaire. «Ça nous permet d'avoir les mêmes référents et d'utiliser le même langage.»

D’ailleurs, les filles ne sont pas les seules à avoir besoin de cet espace de partage à l’adolescence. Il existe aussi un atelier valorisant l’échange père-fils, nommé Mission XY. Sera-t-il disponible au Québec?

Pauline Ménager sourit. «On attend qu’il y ait des papas motivés à se former!»

Pour aller plus loin

Alex Deschênes, Tu es don, Paris, Artège, 2021, 248 p.

Inès Pélissié du Rausas, S’il te plait, maman, parle-moi de l’amour. Que dire à ma fille préadolescente de 9 à 13 ans?, Paris, Éditions Saint-Paul, 2013, 103 p.

Elisabeth Raith-Paula, Que se passe-t-il dans mon corps? Tout savoir sur le cycle menstruel, les règles et la fertilité, Lausanne, Favre, 2012, 145 p.

Ariane Beauféray
Ariane Beauféray

Ariane Beauféray est doctorante en aménagement du territoire et développement régional. Elle s’intéresse à l’écologie intégrale et met au point de nouveaux outils pour aider la prise de décision dans ce domaine. Collaboratrice de la première heure, elle est désormais membre permanente de l’équipe de journalistes du Verbe médias.