
Claude Morin: «L’enfer, c’est maintenant»
Traitre à la nation aux yeux de plusieurs, héros de la Révolution tranquille pour d’autres, Claude Morin laisse certainement sa marque dans le paysage politique du Québec moderne. Le parcours de cet homme politique, décédé le 5 avril dernier à l’âge de 96 ans, lui donne une place toute particulière dans l’imaginaire collectif québécois. Derrière la figure controversée se cache un homme d’une foi insoupçonnée. Portrait.
Dans son fauteuil, sa canne près de lui, Claude Morin allume sa pipe. On le voit répéter ce geste plusieurs fois en répondant aux questions d’Antoine Robitaille et Dave Noël. Claude Morin. Un jeu dangereux (2023) nous montre un homme affaibli par la vieillesse, mais qui se sert de ce qu’il lui reste d’énergie pour tenter de laver, une fois pour toutes, sa réputation.
En apprenant son décès, on se creuse la mémoire. N’est-il pas celui qui a trahi René Lévesque en travaillant, à son insu, pour la GRC? Cet épisode, qui a tant marqué les esprits, est loin de rendre compte de l’importance de Claude Morin dans l’histoire du Québec moderne. Il continue pourtant de hanter l’homme au soir de sa vie, alors qu’il refuse, jusqu’au bout, d’admettre avoir commis une faute.
Parcours d’une éminence grise
Professeur de sociologie, Claude Morin entre dans la sphère politique à l’orée des années 1960 en rédigeant les discours de Jean Lesage. Il devient ensuite sous-ministre aux affaires intergouvernementales, poste qu’il conserve sous le règne de trois autres premiers ministres, Daniel Johnson père, Jean-Jacques Bertrand, puis Robert Bourassa. Il joue déjà le rôle de mandarin de l’État auprès de ces grands noms, et défend avec ardeur l’idée d’un Québec prenant toute sa place au sein du cadre fédéral.
«Il fait clairement partie des révolutionnaires tranquilles qui bourdonnent autour des premiers ministres» selon Pierre Duchesne, journaliste, ancien ministre et rédacteur d’une imposante biographie de Jacques Parizeau. «Morin a été un nationaliste québécois, ses gestes ont amené le Québec à avoir plus de pouvoir, plus d’autonomie, plus de latitude.»
Lorsqu’il adhère au début des années 1970 au Parti québécois, Morin met rapidement de l’avant l’idée selon laquelle la souveraineté du Québec doit se faire non pas à la suite d’une simple élection majoritaire, mais bien après un référendum sur la question. On appelle cette stratégie l’étapisme. Si plusieurs des indépendantistes les plus pressés lui reprochent encore d’avoir ainsi miné le projet de la souveraineté, d’aucuns disent aujourd’hui que sans ce changement de cap, jamais le PQ n’aurait été élu en 1976.
La question
Un autre élément charnière du passage en politique de Claude Morin est la rédaction de la question référendaire de 1980. C’est alors le moment de choisir comment l’option indépendantiste sera présentée aux Québécois. Les discussions, dont Morin fait partie, aboutissent à une longue question alambiquée comportant trois points-virgules. Il s’agit d’un autre motif de reproche envers Morin pour ceux qui auraient voulu voir le «oui» gagner.
Dave Noël, historien, précise qu’il ne faut pas «isoler» Morin du reste du groupe qui conseillait René Lévesque. «Ce n’était pas lui qui tirait les ficelles derrière à lui seul.» Morin se défend d’ailleurs en disant qu’il apprend la formulation exacte de la question en même temps que tout le monde, lorsque René Lévesque la lit à l’Assemblée nationale. Reste que certains y voient la marque indiscutable d’un Claude Morin soupçonné à postériori de vouloir faire échouer l’indépendance. «Il y en a qui le voyaient comme un frein à l’indépendance, alors qu’il était un indépendantiste convaincu», affirme Dave Noël.
Morin participe finalement aux négociations constitutionnelles autour du rapatriement de la Constitution au début des années 1980. Il se montre favorable à ce que l’on entame ces consultations rapidement après la défaite référendaire, ce qui lui vaut de vives critiques. À la suite de la fameuse «Nuit des longs couteaux», qui mène à l’adoption par le Canada d’une loi fondamentale sans l’accord du Québec, il quitte la vie politique.
Trahison?
Dans Claude Morin. Un jeu dangereux, on apprend qu’autour de cette période de négociations survient un coup de tonnerre. René Lévesque réalise que son fidèle conseiller a entretenu, au milieu des années 1970, des relations avec des agents de la Gendarmerie royale du Canada, contre rétribution. Tout cela se fait alors qu’il est député, puis ministre du gouvernement. Le premier ministre tient l’affaire sous silence, et ce n’est qu’en 1992 que les faits sont révélés par le journaliste Normand Lester. Ce scandale éclabousse de plein fouet le principal intéressé, et les répercussions se font sentir pour tout le reste de sa vie. Devenu principalement auteur et conférencier, il reste dorénavant dans l’ombre.
Pour sa défense, Morin affirme jusqu’à la toute fin avoir agi pour la cause du Parti, et prétend avoir voulu infiltrer lui aussi la GRC pour «voir venir les coups fourrés» du fédéral, l’entend-on dire dans le documentaire. Il se défend également en prétendant avoir agi de la sorte pour éviter que quelqu’un d’autre ne le fasse à sa place de façon moins avisée.
Pour Pierre Duchesne, si Morin a commis une erreur, c’est par «péché d’orgueil». «Il a malheureusement été dans ce dossier possédé par sa vanité: il pensait qu’il pouvait contrôler à lui seul un système de renseignement!» Le fait d’avoir agi ainsi seul et en secret relèverait moins de la trahison que d’une grave erreur de jugement et d’une naïveté dont il paiera cher le prix. «On n’a pas idée à quel point ça a été dur pour lui», nous dit Dave Noël.
Morin était féru de livres d’espionnage et de romans policiers. Selon Dave Noël et Pierre Duchesne, on peut penser qu’une partie de lui s’est prise au jeu de l’agent double, sans qu’il n’ait mesuré toute l’imprudence dont témoigne ce geste.
Pour Claude Morin, il n’y a pas de doute: nos gestes ici-bas ont des conséquences dans l’au-delà.
Une certitude
Dans son dernier livre, Morin consacre un chapitre à son rapport à la religion. Il termine Je le dis comme je le pense (2014) en décrivant le cadre très religieux de son enfance, et en nous montrant surtout comment il est parvenu plus tard, par lui-même, à une foi issue d’une longue réflexion.
En plus de reconnaitre «le rôle capital joué par l’Église catholique dans notre survivance comme peuple», Claude Morin nous fait suivre le chemin très personnel qu’il parcourt pour se rendre à Dieu. Il traverse en effet plusieurs périodes d’interrogations et de doutes. Parmi les questions qui le taraudent, une lui revient sans cesse: «Pourquoi Dieu et les saints exaucent-ils si peu souvent mes prières?»
Il confie ses préoccupations à son meilleur ami de l’époque au Petit séminaire, un dénommé Fernand Dumont, qui l’invite à plonger dans la philosophie. Il s’intéresse ensuite aux ouvrages scientifiques, censés expliquer le monde, pour finalement s’apercevoir que «la science peut expliquer comment l’univers marche, mais pas pourquoi (ni pour quoi) il existe».
Morin lit aussi des penseurs athées qui tentent de définir les contours d’une morale sans Dieu, mais juge leur pensée insuffisante. Il conclut: «Entre une Espérance, dont je suis sûr qu’elle est fondée, et la Désespérance à laquelle m’invitent […] les adeptes de l’Absurdité comme explication du monde, je me suis, en toute rationalité et par inclination naturelle, rallié à la première.»
La foi se révèle ainsi à lui comme «une adhésion rationnelle à une connaissance fondée et réfléchie», car c’est après des années de recherche qu’il parvient à confirmer sa «certitude de l’existence de Dieu».
L’heure du jugement
Claude Morin réfléchit aussi beaucoup à ce qui l’attend de l’autre côté. Pour lui, il n’y a pas de doute: nos gestes ici-bas ont des conséquences dans l’au-delà. «C’est d’instinct et par égard pour la logique la plus élémentaire, écrit-il, par respect pour le sens commun, que quelque chose en moi s’insurge furieusement contre l’idée qu’irait de soi, inexplicable fatalité, l’absence de toute sanction, dans un sens ou dans l’autre, des gestes accomplis non par des robots, mais, librement, par des humains conscients de ce qu’ils faisaient.» (Morin, 2014).
On décèle dans les réflexions Morin l’idée selon laquelle celui qui fait le mal devrait être tourmenté par la perspective d’un éventuel jugement divin. Dans tous les cas, Morin réfléchit clairement à la possibilité d’«un jour subir la réprobation divine», avant de citer les mots d’Origène, un Père de l’Église, pour qui «l’Enfer, c’est le remords de la conscience».
Si la réalité de l’enfer est présente à l’esprit de Morin, on peut croire qu’il l’a en quelque sorte déjà connu ici-bas. Des images d’archive présentées dans la série documentaire nous montrent un homme, presque en larmes, affirmant: «l’enfer, c’est maintenant». Il est à ce moment de toute évidence profondément meurtri par le tristement célèbre épisode qui teinte toute son implication politique.
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Il est difficile de savoir dans quel état d’esprit se trouvait Claude Morin lorsqu’il nous a quittés récemment. Les indices qu’il nous laisse dans son dernier livre et dans les propos qu’il tient auprès de Dave Noël et d’Antoine Robitaille montrent cependant un homme qui s’interroge sur la grande question du bien et du mal, et sur celui à qui il doit maintenant rendre ses comptes.




