Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

C’était ça ou mourir: dans la peau d’un migrant avec Thélyson Orélien

Texte écrit par Sarah Martin

«L’immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un israélite de souche,
et tu l’aimeras comme toi-même
Lv 19, 34

Les maisons d’édition d’un peu partout sur le globe s’arrachent les droits d’auteurs de ce roman. C’est du jamais vu pour les Éditions du Boréal! Paru il y a à peine quelques semaines, l’ouvrage de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, aborde avec beaucoup de lumière le thème pourtant tragique de la migration. Impressions de lecture sur un livre à la fois doux et poignant.

Suspendus au récit, nous suivons Jonas Dorléon sur la route des migrants. D’Haïti jusqu’à son arrivée au Canada, il avance avec nous sur ce chemin qui le mène d’un enfer à un autre: «Je n’étais pas sorti vainqueur. J’étais sorti vivant. J’étais prêt pour le prochain enfer.» Ainsi, nous sommes avec lui témoin des pires abjections qui se succèdent jusqu’à dépouiller de toute dignité celui qui se déplace pour survivre.

Une réalité innommable

Pas à pas, nous apprenons la dure réalité de ces migrants qui manquent de tout, qui traversent les frontières au péril de leur vie, peu vêtus et affamés. Soumis aux pires humiliations, ils côtoient les dangers du terrain et, surtout, les violences de gens insensibles et souvent cruels.

La réalité du migrant, au-delà des aléas du voyage, c’est aussi une réalité intérieure. Réduit à l’invisibilité, Dorléon raconte sa perte de repères identitaires alors qu’il traverse les frontières et abandonne également ses repères géographiques. Celui qui n’appartient à aucun lieu est peu à peu dépossédé de lui-même. À quel endroit peut-il appartenir? Où pourra-t-il enfin être chez lui? Où pourra-t-il enfin être, tout simplement?

Dans cette quête, le survivant s’accroche à ce sac de plastique qui représente toute sa vie: un carnet de poésie, un recueil de René Depestre, une photo de sa mère… Si la poésie semble parfois assurer sa survie mentale, comme une fuite vers une beauté qui persiste malgré tout, le portrait maternel est l’un des derniers fils qui le relient encore à son humanité. À tout cela s’ajoute parfois un bout de savon, une brosse à dents brisée ou un morceau de vêtement. Mais chaque étape de son périple le dépouille un peu plus.

«Tous portaient le même sac que moi: […] le même sac invisible, celui de la peur masquée, de la dignité compressée, du silence bruyant.»

Démuni, Dorléon se cramponne à ce sac, tel un ancrage dans le vivant. Il représente toutes ses possessions et toute sa vie: il est sa vie elle-même et, par le fait même, sa honte aussi.

«Car Tapachula est une vraie machine à broyer le temps. Tu dois faire la queue pour avoir le droit de faire la queue. On t’appelle pour te dire que tu seras appelé.»

L’écriture de la dépossession

Pourtant, au sein de cette détresse, l’écriture du romancier demeure légère. Peut-être parce que le rire reste parfois le seul langage possible quand les mots viennent à manquer.

Le texte est marqué par l’humour lucide et décapant du survivant. Comme dans ce passage où Dorléon doit se procurer un papier à son arrivée à Tapachula, au Mexique, ce «labyrinthe administratif», ce «cimetière des peut-être».

«Car Tapachula est une vraie machine à broyer le temps. Tu dois faire la queue pour avoir le droit de faire la queue. On t’appelle pour te dire que tu seras appelé. Et quand enfin tu vois ton nom arriver sur une liste, c’est souvent pour te faire dire: “Vos papiers ne sont pas prêts. Revenez dans dix jours.” Et toi, tu reviens. Comme un idiot. C’est qu’ici le ridicule ne tue pas. Il légalise.»

Cette écriture cherche à s’inscrire quelque part entre le devoir de mémoire et celui de la retenue, afin de préserver ce qu’il reste d’humanité à ces gens qui ont tout traversé. Dire sans tout dire. Avec finesse. Restituer la dignité est un travail qui demande du doigté.

Ainsi, Orélien, à travers son personnage, donne voix à tous ces migrants. Ce récit permet de garder vivant pour que les morts ne soient pas morts en vain et pour que les survivants puissent relever la tête. L’écriture marque et atteste de la vie de tous ces gens, comme ce pasteur, au sortir de l’enfer de la jungle du Darién, qui écrit le nom des morts dans son carnet.

Le héros affirme que le plus important pour les migrants est de «raconter, dire ce [qu’ils ont vu], partager l’horreur. Pour ne pas devenir fou.» L’écriture, comme toujours, sert de fil conducteur pour que l’homme puisse sortir de lui-même et rejoindre l’autre.

L’altérité qui nous rejoint

En ce sens, le roman d’Orélien est une réussite. Il donne une voix à ces tourmentés et il nous touche. Quand le héros gagne enfin le Canada, c’est un pays de froid, mais aussi de douceur qui l’accueille. Le portrait qu’il tire du Québec est absolument lumineux et sensible:

«Le jour où j’ai compris que ce pays n’était pas seulement un long couloir d’hiver, mais aussi une promesse de printemps et une démesure d’été, je n’ai pas pleuré. J’ai transpiré. Et cette sueur-là, inattendue, presque insolente, m’a bouleversé plus que la neige elle-même.»

Cette connaissance si fine du pays, cette réalité québécoise que l’immigrant a internalisée, nous, lecteurs d’ici, la partageons tous. Nous nous y identifions. Grâce à ce sentiment commun d’appartenance à cette Amérique nordique, le nouvel arrivant et le citoyen de longue date finissent par former un nous. Et c’est à partir de ce nous que l’écrivain arrive à tout dire, y compris une franche critique de son pays d’adoption:

«Parce qu’il faut parler de ça: […­]. Les débats sur l’immigration à la télé. Les chroniqueurs qui disent qu’on coute trop cher. Les politiciens qui disent qu’ils veulent accueillir, mais “pas trop”. Parlent de “capacité d’accueil”. Les gens qui nous accusent de profiter du système alors qu’on attend depuis des mois un papier pour pouvoir travailler comme tout le monde.»

Et plus loin, Dorléon pense:

«Même sans violence, ce pays peut te briser. À coups de silence, de lenteur, de bureaucratie bienveillante qui te laisse pourrir doucement, un sourire aux lèvres.»

Ce roman pose assurément des questions de sociétés incontournables en nous montrant l’autre côté de la médaille. Il nous force à y réfléchir avec plus de sensibilité et plus de rigueur aussi.

Aimer l’autre comme soi-même

En écho à cette lecture me reviennent les paroles de la poète et essayiste québécoise Marie-Hélène Voyer, dans une entrevue offerte au Verbe il y a quelques années: «Être “désespérément espérant”, c’est peut-être notre destin. En tout cas, je pense que ça va passer par l’accueil, le plus grand accueil possible. […] il faut bâtir des arches [de Noé] partout, parce que ça ne sera pas beau, ce qui nous attend. Je ne veux pas être apocalyptique, mais on va avoir besoin d’ouvrir grand nos portes, tout le monde, de toutes les manières possibles.»

Comment offrir l’hospitalité de façon décente alors que la société québécoise semble craquer de partout: pénurie de logements accessibles, inflation alimentaire, augmentation du chômage, dégradation du système de santé, crise du milieu scolaire et j’en passe? Comment faire face aux défis internationaux et à la pression qu’ils entrainent sur notre capacité d’accueil alors que nous vivons une crise interne importante?

Notre maison a grand besoin d’amour! Un peu de cette fameuse créativité québécoise ne pourrait-elle pas nous être utile pour la reconstruire, la réinventer et prendre soin de nous-mêmes, afin de pouvoir accueillir l’autre comme il se doit?

Collaboration spéciale
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