
Ce que dit Jackass de nous
Avec Jackass: le meilleur pour la fin en juin et Le grand saut en septembre, les cascadeurs tentent une nouvelle percée au cinéma. À leurs risques et périls? Si le danger est mis en spectacle depuis belle lurette, une étrange culture du risque extrême connait un essor fulgurant entre les années 1990 et 2000, pour s’essouffler tout aussi rapidement. Comment expliquer le phénomène et que révèle-t-il?
Dans la cascade professionnelle, le danger, risqué, mais contrôlé, est un moyen au service d’une fiction. Avec Jackass et les autres productions du même type, il devient le contenu lui-même. Plus besoin de jouer un personnage ou de raconter une histoire. Le corps qui souffre devient l’acteur principal.
Mais pourquoi vouloir risquer la blessure, l’humiliation, parfois la mort, devant une caméra? Qu’est-ce que cela dit d’une culture où défier le danger devient un spectacle?
Phénomène culturel
Pour comprendre ce phénomène culturel, il faut remonter aux années 1960. Les développements technologiques font apparaître de nouveaux types de risques qui inquiètent la population. Arrive alors l’étude des conduites à risque avec les programmes de prévention et de mesures de contrôle qu’elle engendre. Chasse le naturel et il revient au galop?
David Le Breton, sociologue et professeur, observe dans son ouvrage Sociologie du risque:
«D’une part, les causes de dangers et d’insécurités se diversifient tandis que les risques sont traqués et que se multiplient les programmes de prévention, de prise en charge, les opérations de contrôle, les mesures de précautions, les couvertures assurantielles. D’autre part, les pratiques individuelles sont souvent vouées à l’exposition volontaire de soi, sous des formes variées, notamment dans le domaine des activités physiques et sportives.»
Produire et consommer le risque
En 1990, Stunt People, réalisé par Lois Siegel, remporte le prix du meilleur court documentaire aux Prix Génie. Le film présente la famille Fournier, dont douze membres en quatre générations sont cascadeurs. Leur métier consiste à casser des voitures, à prendre feu ou à se lancer du haut d’un toit. Le risque fascine, mais, jusqu’ici, il est encore bien encadré. Dans l’industrie du cinéma, la cascade est planifiée et maitrisée.
Mais dans les cascades amatrices, le risque n’est plus au service du spectacle, il est le spectacle. Si, avant 1990, certains cascadeurs, comme Ken Carter — le film The Stunt Driver porte sa vie à l’écran —, attirent déjà un public, c’est entre 1990 et 2010 que le risque extrême connait son heure de gloire. Des émissions comme Fear Factor, Nitro Circus, Wipeout, The Dudesons et Viva la Bam popularisent ce divertissement fondé sur la prise de risque.
La téléréalité, les vidéos amateurs, les sports extrêmes et l’arrivée d’Internet contribuent à brouiller la frontière entre expérience ordinaire et spectacle professionnel. La production de Jackass doit même interrompre la série diffusée sur MTV en raison du nombre d’accidents liés à la reproduction de ses cascades.
Confronté à sa vulnérabilité, à sa peur ou à la possibilité de sa propre mort, l’être humain n’est plus seulement en train de se mesurer à son propre corps. Il est forcé de se demander: «À quoi bon?»
Au-delà des limites
Pourtant, prendre certains risques est normal, et le jeu risqué est même considéré comme bénéfique pour les enfants. Mais, si l’enfant a besoin d’un espace où expérimenter ses limites, l’adulte, lui, ne perd pas pour autant le besoin de les éprouver.
David Le Breton associe ainsi ces activités à risque à une recherche d’intensité et à une certaine quête de sens:
«Poussés par le désir de vivre intensément, la recherche du vertige ou de la performance, l’attrait pour la vitesse, nos contemporains mettent en jeu leur intégrité, voire leur existence. Ivresses, addictions, imprudences, accidents représentent quelques-unes des modalités selon lesquelles on interpelle la mort pour trouver davantage de sens et de sel à la vie.»
Dans sa dernière autobiographie, Steve-O, cascadeur et tête d’affiche de Jackass, décrit l’épuisement spirituel et l’atteinte à sa dignité ressentis après une scène particulièrement éprouvante où il doit vomir sur demande, à répétition. Ex-alcoolique souffrant d’œsophagite de stade 3, il pousse son corps, une fois de plus, au-delà de ses limites. Ironie du sort: elle n’a même pas été retenue au montage. «Ça fait chier de traverser l’enfer en vain, mais ça arrive souvent dans Jackass», révèle-t-il.
Une fois la caméra éteinte, la performance de l’extrême peut donc laisser derrière elle un sentiment d’humiliation ou de vide. Le corps a été poussé jusqu’à sa limite, mais pour quoi? Confronté à sa vulnérabilité, à sa peur ou à la possibilité de sa propre mort, l’être humain n’est plus seulement en train de se mesurer à son propre corps. Il est forcé de se demander: «À quoi bon?»
«Les gens en ont marre de voir de la performance ou des choses trop risquées. Maintenant, ils veulent de l’authentique et voir que tu prends du plaisir.» - Mathias Dumas
Prendre de la hauteur
Mathis Dumas, guide de haute montagne apparu dans le documentaire Kaizen, constate qu’après des années de «culte de la performance», où l’on cherchait toujours les plus gros tricks et les pentes les plus raides, les limites ont tellement été repoussées qu’elles n’impressionnent plus personne: «Les gens en ont marre de voir de la performance ou des choses trop risquées. Maintenant, ils veulent de l’authentique et voir que tu prends du plaisir.» La quête devient ainsi moins celle de la performance que celle du sens.
Pour cet athlète professionnel, «l’esprit de cordée» repose sur un lien qu’il dit «sacré»: sa vie dépend des compétences de son compagnon, et la vie de celui-ci dépend des siennes. «Mon rapport au risque, c’est d’essayer de le limiter au maximum.»
Plusieurs sportifs de l’extrême abondent dans le même sens. Ewen, artiste de cirque, souligne la préparation nécessaire au bon déroulement de ses acrobaties: «Nos entraineurs prennent très au sérieux la préparation physique, mais aussi celle du mental. On est hyper bien préparés pour bien performer.» Même si, lors d’une performance, les acrobates sont attachés et protégés par un filet de sécurité, ces précautions ne peuvent supprimer complètement le risque. Les partenaires se confient ainsi l’un à l’autre leur vie. Cette confiance mutuelle crée des liens extrêmement forts.
Le rapport au risque des athlètes professionnels vient donc casser le mythe que les casse-cous cherchent parfois à entretenir: celle de l’individu autosuffisant et invincible. Personne ne se dépasse seul. Le risque peut être une fin en soi, mais il peut aussi permettre d’accéder à autre chose d’encore plus grand — une forme de liberté, de communion, de dépassement et de rencontre avec soi, avec l’autre, et avec ce qui nous dépasse.


