Ça sent le printemps

En se rendant aux toilettes, dans le sous-sol d’une église dont je tairai le nom, une amie est tombée face à face avec une quidam qui venait de fumer assez de fines herbes pour embaumer toutes les latrines.

Mai. Pour les cathos, c’est le mois de Marie. Pour les poteux, on dirait que c’est le mois de la mari.

Loin de moi l’idée de juger les tireux de joints. D’autant plus que, depuis 2018, le cannabis est légal au Canada d’un océan à l’autre, a marijuana usque ad mare. Soyons honnêtes, les raisons ne manquent pas pour vouloir se geler un peu la bine – juste assez pour rester «fonctionnel» et gérer son anxiété avec autre chose qu’un cocktail de pilules.

Je suis dehors à jaser avec une collègue. Un ami passe. Inquiet, il me lance: «T’as de petits yeux.» Au secondaire, l’expression désignait ceux qui revenaient du boisé après avoir inhalé quelques effluves printaniers.

L’enjeu n’est pas ma consommation: je n’ai pas touché à ça depuis l’invention de Facebook. C’est plutôt parce que notre petit A., douze mois, peine à comprendre qu’il est préférable de dormir la nuit. Ce qui est fâcheux, c’est que, lorsque les pleurs me réveillent, je sécrète de l’adrénaline, qui accélère mon rythme cardiaque. Je me mets à penser à des trucs pas cool – la mort, ma mort, la guerre, une catastrophe, peu importe (mais oui, ça importe!). Puis, ces trucs augmentent à leur tour l’adrénaline dans mon sang, et je peine encore plus à me rendormir. Ainsi de suite jusqu’à l’aube salvifique.

En apparence, le petit hamster qui tourne dans ma cervelle durant les nuits blanches a raison. Si l’avenir s’annonce si sombre, il n’est pas vraiment sensé de mettre au monde des enfants qui verront probablement la fin d’un monde, sinon carrément la fin du monde. Mais quand même.

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Parlant d’anxiété. «La présente année est possiblement la plus plaisante de toutes celles qu’il nous reste. Chaque année deviendra plus chaude, plus chaotique, plus violente que la précédente.» C’est Nicolas Langelier qui écrit ça dans Ce qu’on trouve dans la cendre.

Lorsque même les plus fervents progressistes disent – comme les réactionnaires depuis belle lurette – que «c’était mieux avant», on applaudit cette étonnante communion des esprits, mais on comprend aussi que l’heure est grave. Langelier, vers la fin de son essai apocalyptique, cite malgré tout la bienheureuse Julienne de Norwich, mystique catholique anglaise: «Tout ira bien, et toutes choses iront bien.»

Mais la religieuse n’a rien d’un Bob Marley qui chante: «Everything’s gonna be alright» entre deux pétards. Julienne a la foi, c’est-à-dire une façon «de posséder ce que l’on espère» (Hé 11,1). Et ce qu’elle espère ne se limite pas à ce monde-ci.

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Quand, enfant, je faisais de l’insomnie, ma mère m’encourageait à prier en attendant que le sommeil arrive.

Aujourd’hui, je mesure mieux la sagesse de ce conseil. Ce n’est pas magique; la prière ne fait pas disparaitre l’objet de mes angoisses. La prière replace ma vie, mon histoire, l’Histoire dans un mystère qui dépasse infiniment ce que mon esprit borné pense comprendre et contrôler. Elle engendre la grâce d’espérer le printemps dans cette vie et dans l’autre.

Je vous salue, Marie…

Antoine Malenfant
Antoine Malenfant

Animateur de l’émission On n’est pas du monde et directeur des contenus, Antoine Malenfant est au Verbe médias depuis 2013. Diplômé en sociologie et en langues modernes, il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.