Illustration: Gabriel Ruest/Le Verbe

Aime la pelouse de ton prochain

Texte de Heather Weinreb

Qui dit maison dit gazon. Mais cet emblème de la banlieue est aujourd’hui la cible des écologistes — et pas qu’eux —, qui cherchent à l’abolir au même titre que les stationnements. Cette guerre du gazon est-elle légitime? Y a-t-il d’autres avenues possibles? En cette fête de saint François d’Assise, voyons si le patron de l’écologie offre quelques pistes de réponses.

La vision de François ne naît pas d’un idéal romantique. Elle est le fruit d’une foi très simple qui considère que les humains et le monde naturel partagent la même source : le Dieu Très-Haut, tout-puissant et bon.

La vie du saint semble s’opposer à tout ce que représente la culture de la pelouse. Alors que celle-ci implique une certaine volonté de conformité et de démonstration de la richesse, François renonce à sa fortune et à son héritage pour devenir un pauvre pèlerin. Il préfère prêcher aux oiseaux, apaiser les loups et embrasser les pieds des lépreux. Toutes ces apparentes excentricités découlent de sa fidélité à un simple commandement divin: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.»

Tous aux barricades!

Dès qu’on se met au jardinage, on commence à voir des potagers partout. Chaque petit coin de verdure contient le potentiel de devenir une oasis urbaine: un endroit où tomates et basilic poussent aux côtés des œillets d’Inde et des abeilles qui les pollinisent.

En rentrant à vélo de mon jardin communautaire de Verdun, je rêve des fines herbes et des épinards que je planterai en plus chez moi. Aucun espace ne se perd!

Mais en arrivant dans la cour commune, je trouve les voisins en train d’y dérouler d’épais tapis de gazon. Ils transforment notre arrière-cour — qui avait tout le potentiel de devenir un petit éden montréalais — en une pelouse de banlieue préfabriquée.

En bonne Québécoise, j’ai souri et échangé quelques politesses. Mais une fois à l’intérieur, ma fureur a déferlé sur mon mari : «Ils veulent en faire un terrain de golf!»

Une fois apaisée, j’ai réfléchi avec lui et nous sommes arrivés à la même conclusion: nos voisins ont simplement présumé que recouvrir la cour de gazon allait de soi et que nous serions ravis de cette initiative.

Sans le savoir, je venais d’avoir mon premier contact avec un phénomène pourtant bien connu: la culture de la pelouse. Selon cette «culture», un gazon dense et uniforme est la manière idéale d’aménager son terrain.

Petite histoire du gazon

Pour les sociobiologistes, l’obsession de la pelouse est génétique. Comme nos ancêtres ont évolué pendant des milliers d’années dans les savanes à herbe rase d’Afrique, nous souffrons collectivement d’un «syndrome de la savane». Nous préférons ainsi les paysages ouverts et herbeux propices à l’élevage des animaux de pâturage et à l’installation des camps nomades.    

Si le goût pour les paysages verdoyants est ancien, le carré vert banlieusard, lui, est une invention récente. La pelouse moderne s’inspire en grande partie des jardins paysagers anglais du XVIIIe siècle. Lancelot «Capability» Brown transforme alors la campagne anglaise avec de vastes pelouses et des prairies vallonnées, agrémentées d’étangs et d’arbres. Ces paysages s’opposent au style ornementé du palais de Blenheim et du château de Versailles. Conçus pour paraître naturels et bucoliques, ils sont pourtant hautement cultivés.

Ce jardin «naturel», symbole de liberté et de vie pastorale, captive l’imagination des premiers Américains. Tant Monticello, la résidence de Thomas Jefferson, que Mount Vernon, celle de George Washington, s’inspirent du jardin paysager anglais. Mais c’est à partir de la Révolution industrielle, avec la classe moyenne grandissante qui commence à s’installer en périphérie des villes, que le rectangle d’herbe devient tranquillement emblématique de la banlieue. La pelouse est signe de richesse: le propriétaire peut se permettre de ne pas exploiter son terrain.

À partir des années 1940, les lois sur l’entretien des pelouses se multiplient dans une Amérique du Nord de plus en plus suburbaine. Arroser et tondre sa pelouse n’est plus seulement une façon de prendre soin de sa propriété, c’est un devoir civique qui témoigne de son engagement envers la santé publique.

Cette idée est pour le moins douteuse. De nombreux produits chimiques utilisés pour l’entretien et le contrôle des mauvaises herbes sont nocifs tant pour les humains que pour les animaux de compagnie. Et les règles qui régissent la hauteur du gazon — lorsqu’elles existent — varient énormément d’un quartier à l’autre. N’est-ce pas le signe qu’elles tiennent davantage d’une convention que d’un seuil de santé publique établi scientifiquement? Toutefois, il est vrai que ne jamais couper le gazon peut favoriser la présence de tiques. Des plantes nuisibles comme le sumac vénéneux et la berce du Caucase peuvent aussi proliférer dans les cours non désherbées.

Alors, dans quelle mesure contrôler nos espaces verts?

Saint François à la rescousse

La pelouse, écrit Michael Pollan dans Second Nature, «a l’air en quelque sorte naturelle — elle est verte; elle pousse — mais en réalité, elle représente une soumission de la forêt aussi totale et complète qu’une aire de stationnement». Pourtant, Pollan critique aussi la vision opposée des transcendantalistes comme Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson, qui voient la nature avec une pureté presque religieuse.

La vision transcendantaliste convient plutôt mal au jardinier. Thoreau, par exemple, «serait heureux si toutes les prairies de la terre étaient laissées à l’état sauvage» (Walden ou la Vie dans les bois, 1854). Mais le jardin, comme l’écrit Pollan, «exige une intervention humaine quasi continue, sans quoi il s’effondre».

Pourtant, il existe un juste milieu philosophique où le jardinier peut s’enraciner. Dans le Cantique des créatures, saint François d’Assise expose une vision dans laquelle les humains vivent non pas dans une relation de domination ou de contemplation passive, mais  de fraternité avec la nature: la terre est notre sœur; le soleil, notre frère. Comme avec nos frères et sœurs humains, nous devrions pouvoir façonner la terre et jouer avec elle, tout en entretenant une relation d’amour et d’attention.

D’une certaine façon, n’est-ce pas ce que font bien des amateurs de pelouse? Ils offrent à leurs voisins un idéal de beauté, même s’il est appauvri sur les plans esthétique et environnemental. Je devrais peut-être faire comme saint François et voir chez mes voisins l’intention avant de juger leurs actions. Une idée: je pourrais les inviter à prendre un verre sur notre pelouse toute neuve pour faire connaissance. Et, qui sait, leur lancer l’idée de sacrifier un coin de gazon à quelques tomates?

Pour aller plus loin

Pollan, Michael. Second Nature—A Gardener’s Education, Grove Atlantic, 2003.

Herbert Bormann, F., Diana Balmori et Gordon T. Geballe. Redesigning the American Lawn—A Search for Environmental Harmony, Yale University Press, 2001.

Jenkins, Virginia. The Lawn—A History of an American Obsession, Smithsonian Books, 1994.

Collaboration spéciale
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