
À vos bouchons!
Gloire aux bouchons d’oreille! Que serais-je sans eux? L’ombre de moi-même. Incapable d’enrichir la littérature du texte que je suis en train d’écrire (ou de l’en préserver, comme ne manquerait pas de le formuler ce vaniteux quadratique qu’est le faux modeste). Le monde appartient à ceux qui ont bien dormi. Les insomniaques, ceux qui ne se lèvent jamais, ignorent la joie de rouvrir les yeux. Ce qui leur appartient n’est pas le monde, avec ses aurores et ses oiseaux. Ce sont les affaires, avec leur chiffre à la hausse.
Pour bien écouter, il faut savoir se rendre parfaitement sourd. Et pas seulement aux bruits du monde. Il convient aussi de pouvoir être insensible aux cris des enfants. Je parle de ma famille nombreuse et de l’absolue nécessité, pour veiller au grain, de soigner mes tympans et de jouir d’un sommeil réparateur. Sans un tel repos, le café n’est jamais assez noir, la lumière jamais assez éclairante, le petit qui se met à pleurer, saturant l’irritation d’un corps épuisé, finit par provoquer moins de compassion que d’électriques pulsions de meurtre.
Voilà pour les earplugs. Qu’en est-il des earphones? Leur nom parait plus noble. L’oreille n’y est pas associée au bouchon, comme une bouteille, mais à la voix, plus conforme à son essence. En français, cela s’appelle des écouteurs. On pense tout de suite à des auxiliaires de sanctification. Ceux-ci nous offriraient de mieux répondre au commandement: «Écoute, Israël…», lequel se rapporte aussi à l’amour du prochain.
Or, force est de le constater, ils nous prodiguent tout autre chose. Sous leur emprise, d’étranges requêtes jaillissent de la bouche de nos proches: «Je ne peux pas ranger ma chambre, papa, parce que je ne retrouve pas mes écouteurs…» Sans rien dire de ces passants pour qui les yeux suffisent à se repérer dans la ville, laquelle, oubliée dans sa dimension acoustique, se sent en droit de devenir plus bruyante ou plus muette. L’idée est que rien désormais ne peut se faire sans musique – ou sans podcast. Si je n’entends pas mon groupe favori de K-pop, ou que la voix de Jordan B. ne me remonte pas le moral, il m’est impossible de me rendre à la boulangerie ou de me brosser les dents.
Le reproche usuel consiste à dire que ces écouteurs vous coupent de votre entourage, l’ouïe étant le sens social par excellence, bien plus que la vue, puisqu’il est celui de la parole. Cependant, dans la mesure où je défends l’usage du casque antibruit dans ce perpétuel chantier qu’est la grande famille, ce reproche ne me sied guère: ce serait comme dénoncer chez l’autre la paille quand, pour ma part, c’est une poutre que je me fourre dans l’oreille. L’écouteur n’est-il pas meilleur que le bouchon? Sans doute. S’il s’agit bien d’un écouteur.
Hélas, le plus souvent, c’est un bouchon non pas contre le bruit, mais contre le silence, non pas contre le brouhaha extérieur, mais contre l’intérieure voix. C’est-à-dire contre la conscience, contre le recueillement de la «bienheureuse solitude». Les earphones nous font transporter partout avec nous la discothèque ou la salle des enchères. Avec mes earplugs, c’est le sanctuaire que je peux emporter n’importe où. Parfois même, grâce à eux, j’entends comme «le murmure d’une brise légère» (1 R 19,12).

