Illustration: Katerine Dennie-Marcoux

Votre cerveau est en train de pourrir

Considéré comme le mot de l’année 2024 par le dictionnaire Oxford, le brainrot est cette «supposée détérioration de l’état mental ou intellectuel d’une personne, résultant spécifiquement d’une surconsommation de contenu trivial ou sans intérêt» (traduction libre). On dit que quiconque connait le terme en est probablement déjà atteint. Au bénéfice des esprits dont la charpente n’est pas encore mangée par la pourriture, Le Verbe a mis son masque à gaz. «Vous qui entrez, abandonnez toute espérance.» Ou presque.

Comme trop souvent, l’emprunt à l’anglais brainrot – malgré les efforts méritoires de l’Office québécois de la langue française (OQLF)  à promouvoir «écervelage» ou encore «abrutissement numérique» – demeure hégémonique. On le voit apparaitre sur Internet aux alentours de 2005 pour décrire certaines téléréalités ou encore des jeux vidéos. Le mot connait une croissance stable avant un essor marqué depuis 2020 pour qualifier des mèmes et des vidéos courtes et absurdes. Le terme a donc plusieurs significations: il désigne à la fois le contenu lui-même, l’absurdité de ce contenu et l’effet qu’une surexposition à celui-ci peut produire.

En émerge un lexique populaire chez les représentants de la génération alpha (2010-2024): skipidi, rizz, six-seven, ohio. On s’amuse à les répéter sans cesse pour rire, mais de quoi? On ne sait pas.

Pleine de promesses, l’intelligence artificielle vient contribuer au phénomène. En témoigne l’émergence du brainrot italien, du «vrai gros brainrot», nous dit Benjamin, 17 ans. Pour Emmanuel, 23 ans, c’est la base. La tendance se caractérise par un ensemble de personnages insensés affublés des noms farfelus à consonance italienne: un requin avec des souliers Adidas (Tralalero Tralala), un avion à hélice avec une tête de crocodile en guise de poste de pilotage (Bombardiro Crocodilo) ou encore une ballerine avec une tête en forme de tasse à cappuccino (Ballerina Cappuccina). Ces personnages sont rapidement recyclés en jeux vidéos et autres produits dérivés vu l’engouement qu’ils suscitent dans les cours d’école.

Les deux jeunes hommes m’expliquent que la tendance du moment est de prendre le visage de personnalités, comme Charlie Kirk, et de l’appliquer sur un autre personnage en action dans un contexte aléatoire, par exemple une danse. Pour certains, le brainrot ratisse large, allant «des vidéos de chats à toutes les niaiseries qu’on voit sur les réseaux, qui prennent de la place dans nos têtes jusqu’à nous faire perdre des points de QI», affirme Emmanuel.

  • Illustration: Katerine Dennie-Marcoux

Le trou noir du feed

L’idée d’une perte cognitive associée à la consommation de malbouffe numérique est bien enracinée dans l’imaginaire populaire. L’humour absurde propre à la jeunesse ne date pas d’hier. On n’a qu’à penser à des émissions comme South Park ou Jackass, qui ont marqué les générations précédentes. Or, les effets délétères sur l’éducation étaient alors plus redoutés que ceux sur le cerveau.

Un élément distinctif du brainrot comme divertissement de masse est son enracinement dans l’usage du téléphone dit intelligent. Une réalité technologique qui n’est pas celle des générations précédentes.

Enseignant au primaire depuis sept ans, Mehdi voit depuis le début de sa carrière les traces de la culture Web marquer les conversations et les comportements de ses élèves. «Tous les jours, je parcours une plage, celle de l’univers mental des enfants. On trouve sur cette plage toutes sortes de débris (éléments de langage, chansons, danses, mèmes…) rejetés par une mer turbulente, celle du monde virtuel consommé à outrance entre les journées d’école», écrit-il dans une lettre parue dans la section «Idées» du journal Le Devoir en juin 2025.

En entrevue avec Le Verbe, il précise que le défilement continu offert par les plateformes de réseaux sociaux comme TikTok était encore à son balbutiement il y a quelques années, mais qu’aujourd’hui, «leur contenu est très court et hétéroclite. Il s’enchaine dans tous les sens et dans un rythme supérieur sans but précis».

C’est ici qu’entre en scène un autre terme clé de la culture Web – un cousin proche du brainrot –: le doomscrolling, que l’OQLF traduit par «défilement morbide», cette «action compulsive consistant à faire défiler des contenus de mauvaise qualité provenant des réseaux sociaux ou des sites d'information qui se concentrent sur des informations négatives ou angoissantes» (Ahmed et al., 2025, traduction libre).

Pire encore? On peut penser au zombie scrolling. Le nom l’indique: on glisse passivement et sans intention ses doigts sur son écran, réduisant la capacité du cerveau à maintenir son attention, exacerbant un sentiment de solitude et de dissociation émotionnelle.

Pour Emmanuel et Benjamin, TikTok et Instagram sortent du lot comme des plateformes majeures du défilement continu. Une offre à laquelle se sont ajustés Facebook et YouTube dans les dernières années.

Une cuite au numérique

Même s’il n’est pas encore une condition médicale formellement reconnue, le brainrot est explicitement visé par certaines institutions qui œuvrent pour la santé mentale, telles que le Newport Institute, au sud de la frontière. Par ailleurs, une revue systématique de plusieurs centaines d’études parues entre 2023 et 2024 paraissait l’an dernier. Un constat s’en dégage: les symptômes du brainrot sont bien réels. On parle d’une surstimulation des circuits de récompense qui peut engendrer une dégradation de la mémoire, de l’attention, de la régulation émotionnelle ainsi que plusieurs autres effets.

Rien de nouveau sous le soleil, pourrait-on dire, considérant les symptômes déjà connus d’une surexposition aux écrans. À priori, les conséquences ne semblent pas tant reliées à l’absurdité du contenu qu’au mode de diffusion lui-même. Le médecin psychiatre Jean-François De La Sablonnière abonde dans ce sens. Toute la question pour lui consiste à identifier la source de la stimulation dopaminergique. Il n’exclut pas que le brainrot soit en lui-même plus propice à des sensations rapides, mais il croit que la même accoutumance peut se développer avec des contenus plus significatifs.

La molécule du plaisir

La dopamine est un neurotransmetteur qui joue un rôle essentiel dans la régulation du plaisir. Plusieurs activités humaines, comme faire de l’exercice, la stimulent naturellement, au contraire de plusieurs substances comme les sucres, le tabac et les drogues, qui agissent artificiellement. Ce dernier type de stimulations peut conduire à des dépendances, en rendant la diffusion naturelle plus difficile.

«C’est certain que c’est peut-être plus difficile d’avoir un phénomène de nouveauté et de stimulation rapide, intense, si je vous parle de la diachronie du tissu notionnel dans l’œuvre de Proust, mais si je vous bombarde de l’information d’une manière extrêmement stimulante, si elle est rapide, vive, surprenante, il y a aura une décharge de dopamine, quel que soit le sujet.»

Le docteur De La Sablonnière compare cette dépendance au contenu en ligne de basse qualité à la pornographie, à l’alcool ou au jeu. Les mécanismes neuropsychologiques qui sont à la source de la dépendance et les effets qu’elle produit sont les mêmes, selon lui.

«Quiconque s’installe une soirée à stimuler ses circuits de renforcement en regardant du matériel hyper chargé sur son téléphone va ressentir après un sentiment de vide, de lourdeur. Dans notre société, quand vous abusez de l’alcool, tout le monde sait de façon évidente ce que ça va faire. On est en train d’apprendre comme société que l’on peut virer une brosse de matériel niaiseux sur Internet.»

«Dans notre société, quand vous abusez de l’alcool, tout le monde sait de façon évidente ce que ça va faire. On est en train d’apprendre comme société que l’on peut virer une brosse de matériel niaiseux sur Internet.»
– Jean-François De La Sablonnière

Combler le vide

La revue systématique évoquée plus haut mentionne que «plus de 4 milliards de jeunes adultes connectés à Internet passent 6,5 heures en ligne, dont beaucoup regardent passivement des contenus de faible valeur sur les réseaux sociaux et Internet» (Ahmed et al., 2025, traduction libre).

Cette moyenne colle à la réalité d’Emmanuel, pour qui «le temps de scrolling a toujours été pas mal intense». Benjamin, quant à lui, parle d’environ deux heures par jour. C’est aussi le temps approximatif de Gautam, un professeur d’anglais de 25 ans établi dans la région de New Delhi, en Inde. Il confie arriver chez lui chaque jour après son travail et tomber dans le doomscrolling pour une bonne heure et demie.

Les trois zoomers (1995-2009) dressent un portrait tout en contraste de leurs habitudes de consommation numérique.

Pour Gautam, il s’agit d’«une tentation dans laquelle il n’aimerait pas se complaire et à laquelle il est difficile de résister». «Les algorithmes, ajoute-t-il, sont conçus pour alimenter continuellement tes centres d’intérêt. Je remarque que c’est principalement avec mon cellulaire que ça m’arrive, et pas avec mon ordinateur. Il semble y avoir un aspect vraiment facilitant avec le cellulaire pour t’allonger et être à ton aise», ajoute-t-il.

Emmanuel, pour sa part, n’y voit rien d’autre qu’une activité «qui remplit ton temps». C’est aussi la perception de Benjamin, qui dit doomscroller surtout dans les moments où il n’a rien à faire.

Tolérer l’ennui

Le docteur De La Sablonnière met en avant une réalité de l’activité du cerveau qu’il estime insuffisamment connue: le mode par défaut.

  • Illustration: Katerine Dennie-Marcoux

Il le définit comme l’état cérébral dans lequel on tombe lorsque l’on ne fait rien, que l’on s’ennuie et que l’on rêvasse: «On est dans une société qui ne tolère plus très bien l’ennui, alors qu’il y a une centaine d’années, elle faisait partie de la vie de tout le monde, surtout des enfants. Il y a un imaginaire qui émerge du mode par défaut qui est très constructif pour notre psyché humaine. Quand on est dans une accessibilité à de la stimulation rapide et intense, on délaisse rapidement les activités contemplatives, notamment, qui ont la caractéristique de stimuler le mode par défaut. C’est une énorme perte pour notre communauté, notre société, et surtout nos enfants.»

À titre d’activité contemplative, le psychiatre donne l’exemple du tricot, dont les mouvements, une fois qu’ils sont bien assimilés, permettent de libérer la concentration et laissent la place à d’autres pensées. Cela est tout à fait impossible pour le cerveau lorsque la stimulation est trop intense, selon lui.

Se défendre contre le désespoir

Gautam Deka, qui écrit sur la plateforme en ligne Medium, est convaincu que la culture brainrot reflète l’image d’un monde en décomposition. Il s’agirait selon lui d’une réponse humoristique à une société zombifiante. Gautam se décrit comme un pessimiste, et on peut déceler un certain désespoir chez lui. Il tenait néanmoins à écrire sur le sujet pour informer les autres de l’état de sa génération, qu’il ne trouve pas normal. Il croit que, dans le futur, il y aura un mouvement contre-technologique très fort chez certains.

Mehdi voit l’évolution de cette culture de l’absurde chez les enfants depuis quelques années. Pour lui, avec le brainrot, l’absurde «est officiel, on est conscient d’y être, on le recherche et on s’y plait».

«On est dans un monde où l’on a tellement tout déconstruit que cette déconstruction a du sens. La nature a horreur du vide, donc si on enlève le sens – tout ce qui est beau –, on va laisser un monde où tout se vaut», poursuit-il. «L’enfant n’a pas d’archétype puissant sur lequel construire sa personne, donc toute sa vie mentale se structure dans l’absurde.»

Comme éducateur, Mehdi croit que l’on doit nourrir ce que l’on veut voir grandir chez l’enfant: «Si je veux que mes enfants se tiennent loin des écrans, je dois leur donner envie de faire autre chose. Après, peut-être qu’ils auront du divertissement sur des écrans de temps en temps, mais je veux créer chez eux une allergie à la bullshit. Je veux nourrir cette sensibilité qui va leur permettre de reconnaitre ce qui porte atteinte à leur intégrité.»

Une vision qu’il met en œuvre non seulement auprès des siens, mais aussi auprès de ceux qui lui sont confiés en classe. C’est du moins ce à quoi il s’affaire, notamment avec sa chaine YouTube en construction, Les contes du Centaure.

Pour de jeunes adultes comme Emmanuel et Benjamin, le brainrot est surtout perçu comme une énième mode passagère. «C’est drôle les cinq premières fois que tu le vois, ensuite ça devient gossant», affirme Benjamin, ajoutant que quelqu’un qui ne consommerait que ce genre de contenu serait indéniablement étrange.

Étrange. Comme quelque chose qui n’émerge pas du réel, qui menace de nous aliéner. Et même aux basfonds de l’absurdité, on pourra toujours compter comme Albert Camus sur «ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme».


Référence

Ahmed Mohamed Fahmy Yousef et al., «Demystifying the New Dilemma of Brain Rot in the Digital Era: A Review», Brain Sciences, mars 2025.

James Langlois
James Langlois

James est diplômé en sciences de l’éducation et a aussi étudié la philosophie et la théologie. Passionné de culture, il contribue à nos différentes plateformes depuis son arrivée en 2016. Il anime désormais Les Verbomoteurs, en plus d'assurer la coordination éditoriale des productions audiovisuelles.