
Au Liban, des chrétiens entre l’enclume et le marteau
Depuis plus de deux ans, Israël et le Hezbollah se livrent une guerre qui ne s’essouffle pas. Le conflit, déclenché en octobre 2023 en Palestine, s’étend au Liban en septembre 2024 et fait tache d’huile partout au Moyen-Orient. Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis mènent une série de frappes aériennes sur l’Iran, entrainant la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei. Pour venger son allié iranien, le Hezbollah libanais attaque à son tour l’État juif. Depuis, le Liban est plongé de plus belle dans cette guerre qui cause, en près de deux semaines, 773 morts et 1933 blessés libanais. Parmi eux, des chrétiens qui résistent encore à la violence et refusent de quitter leur village. Mise à jour sur la situation des chrétiens au Liban.
«Ce conflit est différent de celui des dernières années. En 2024, les frappes israéliennes touchaient surtout des zones occupées par le Hezbollah, mais maintenant, elles touchent n’importe qui», relate Michel Constantin, directeur régional de l’Association catholique d’aide à l’Orient (CNEWA), qui œuvre au Liban depuis plus de 75 ans. La veille, un raid israélien frappait un immeuble d’Hamra, un quartier riche et sunnite à l’ouest de Beyrouth. Une semaine plus tôt, c’était un hôtel dans le quartier chrétien d’Hazmieh qui était ciblé.
«C'est effrayant pour les Beyrouthins qui ne veulent pas de cette guerre et ne cessent d’en subir les conséquences», déplore Constantin, qui rappelle que la majorité des Libanais n’adhèrent pas au programme du Hezbollah.
Avec l’aimable autorisation de l'Ordre de Malte Liban
Les tirs israéliens dorénavant dispersés sur le territoire créent un sentiment de méfiance au sein de la population. «Des membres du Hezbollah se cachent parmi les déplacés, s’infiltrent dans les villes sunnites, druzes et chrétiennes et menacent la vie des civils», expose l’humanitaire. Selon lui, certains quartiers n'acceptent plus que des familles chiites viennent s’y réfugier, craignant qu’elle abrite un membre du groupe islamiste.
Joseph Fadel remarque, lui aussi, une ambiance nouvelle dans son village chrétien du Mont-Liban, Achkout. Loin de Beyrouth et des bombardements, les habitants ne craignent pas pour leur vie, mais l’anxiété et la méfiance sont omniprésentes. Comme plusieurs autres, la paroisse de Joseph accueille un grand nombre de déplacés de toutes les confessions religieuses, créant un «mélange démographique» auquel les habitants ne sont pas habitués.
«On se fait surprendre par des femmes voilées de la tête aux pieds» illustre l’homme qui qualifie la situation de délicate. Les chrétiens souhaitent aider les réfugiés, mais restent prudents et vérifient d’abord l’identité de chaque chiite pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un membre secret du Hezbollah.
La résilience historique des Libanais
Inévitablement, la guerre est sur toutes les lèvres des villageois d’Achkout qui «sont collés sur leur télévision à écouter les nouvelles». Sous la recommandation de son curé, Joseph Fadel cesse de consulter l’actualité pour préserver sa santé mentale. Ce conseil, il l’applique aussi auprès de sa famille, à qui il fait écouter des homélies pleines d’espérance plutôt que les nouvelles. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres chrétiens libanais, la foi est le meilleur remède pour ne pas tomber dans l’angoisse devant ce qui se passe. Dans les églises, les prêtres ne cessent d’inviter les fidèles à revenir à la prière et à s’en remettre à Dieu, selon lui.
«On a cette profonde confiance – qui provient de je ne sais trop où – que rien ne pourra éliminer le Liban», partage Joseph. «Même si on n’a pas d’armes, on a confiance que Dieu nous protège.» L’homme attribue cette résilience aux nombreuses guerres civiles qu’a traversées son pays et qui ont façonné les Libanais. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui préfèrent rire que pleurer lorsqu’un nouveau conflit se déclenche. «On se dit qu’on a déjà vécu ça, qu’on est entrainés et prêts», ricane Joseph, qui admet que l’humour est aussi un mécanisme de défense devant l’anxiété.
Avec l’aimable autorisation de CNEWA-Mission pontificale
Rester pour résister
Depuis le 2 mars, 700 000 personnes se sont déplacées du Sud vers la capitale dont 750 familles chrétiennes. Ces dernières désirent rester dans leur village malgré les combats, mais sont forcées de partir, menacées par les frappes israéliennes. C’est le cas des 180 derniers chrétiens d'Alma Al-Chaeb qui sont escortés, le 10 mars, jusqu’à Beyrouth et au Mont-Liban par l’armée libanaise et la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL).
Malgré le danger, 3000 chrétiens sont toujours présents au Sud et à la frontière, notamment dans les villages de Rachaya al Foukhar, Aïn Ebel et Rmeich. De nombreuses autres bourgades sont complètement rasées et sont aujourd’hui désertiques. «Les gens restent dans leur village de peur qu’Israël occupe leur territoire lorsqu’ils auront quitté», explique Guillaume Bruté de Rémur, recteur du Séminaire Redemptoris Mater de Beyrouth, au Liban. Il rappelle que ces derniers «ont un sens de la terre qui leur est cher» et que «l’identité du Liban remonte au Christ». Michel Constantin confirme: le Christ a lui-même foulé ce sol qui est saint aux yeux des chrétiens et c’est pourquoi ils sont prêts à tout pour le défendre, jusqu’à en perdre la vie.
«On a cette profonde confiance – qui provient de je ne sais trop où – que rien ne pourra éliminer le Liban.»
C’est ce qui est arrivé à Sami Yousef Ghafari, frère de Monseigneur Ghafari, un évêque maronite de la paroisse d'Alma Al-Chaeb, tué lors d'une frappe israélienne le 8 mars. Le père Pierre al-Rahi, curé maronite à Qlayaa, perdait quant à lui la vie dans un bombardement, le 9 mars.
«Hier, on a perdu un collègue, Chadi Ammar, qui réparait l’antenne d’Internet sur son toit dans le village chrétien d’Aïn Ebel», confie la responsable des bénévoles pour l’Ordre de Malte Liban (OML), Maya-Maria Torbey. «Ça a été un choc pour l’équipe», reprend-elle après une courte pause. «On ne comprend plus grand-chose. Le narratif derrière ces attaques, c'est qu'il y a une présence du Hezbollah dans le village visé, mais on n'a aucune source transparente qui le prouve et, dans le cas de Chadi, un gros point d’interrogation demeure», explique-t-elle.
Aider malgré le danger
Avec l’aimable autorisation de l'Ordre de Malte Liban
Depuis plus de 40 ans, l’OML, une œuvre catholique, protège la dignité des personnes vulnérables, chrétiennes comme non chrétiennes. En s’appuyant sur la santé, l’aide sociale, les initiatives agrohumanitaires, la spiritualité et l’éducation civique, l’organisation garantit aux malades et aux plus pauvres l’accès à des soins médicaux et à un réconfort spirituel.
Depuis la reprise des hostilités entre Israël et le Hezbollah, l’association a dressé 50 refuges à travers le pays, dont plusieurs au Sud. «Ce sont les équipes professionnelles médicales et sociales qui sont sur place pour soigner les blessés, offrir des repas chauds, des trousses d’hygiène et des activités psychosociales aux enfants», rapporte Maya-Maria Torbey. Au siège de l’OML dans la banlieue de Beyrouth, cette dernière visite des écoles publiques et des refuges où se sont installés des déplacés.
Malgré le processus lourd et complexe à suivre, CNEWA tente aussi, au meilleur de ses capacités, de venir en aide aux chrétiens demeurés au Liban du Sud. «On ne peut pas faire bouger un camion sans l’approbation de l'armée libanaise et sans être escortés par la FINUL qui, elle, prévient en amont l’armée israélienne que nous apportons des provisions aux villages chrétiens», témoigne Michel Constantin. L’association catholique ravitaille principalement les habitants en carburant et en diesel afin d’assurer le pompage continu d'eau potable, le fonctionnement des centres Internet et téléphoniques et la récolte des ordures.
«Nous avons aussi commencé à préparer des colis alimentaires d'une valeur de 50 euros chacun pour 500 familles à Deir el Ahmar, où environ 3000 familles non chrétiennes se sont installées», ajoute le directeur régional. Quant aux 750 familles déplacées à Beyrouth et au Mont-Liban, CNEWA souhaite leur offrir des bons alimentaires par l’entremise de partenariats avec des supermarchés locaux.
Avec l’aimable autorisation de l'Ordre de Malte Liban
«Comme dans toute guerre, on sait que celle-ci va prendre fin un jour, mais qui en aura payé le prix?», lance Maya-Maria Torbey. «Ceux qui n'ont ni choisi ni voulu cette guerre», ajoute-t-elle. En attendant, les chrétiens du Liban s’accrochent à ce qu’il leur reste: l’espérance.
Note: les propos de Guillaume Bruté de Rémur ont été recueillis par Antoine Malenfant lors d'un entretien mené le 10 mars 2026.
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