
Les rescapés du nazisme
Limoges, France, été 2025. Les arbres sont en fleurs, les terrasses bondées, des enfants courent sur les dalles de la place publique. Rien à voir avec le climat de terreur qui y régnait quelque 80 ans plus tôt. Dans la France du régime de Vichy, les rafles allemandes menacent la vie de milliers de Juifs français. Au domicile des Fargeaud, place de la République, on me raconte la mémoire d’une famille qui en a hébergé une autre, à ses risques et périls, tout simplement parce qu’elle était juive. Le Verbe retrace leur histoire à travers leurs descendants.
Christophe Morhange reconnait qu’il leur doit la vie. Pierre Adolphe et Léonie Fargeaud ont caché ses grands-parents et son père, âgé de 13 ans, quand, en 1943, deux rafles policières antisémites s’étalent sur plusieurs jours. Sa famille évite ainsi le sort de millions de Juifs dont la lignée s’est éteinte dans les camps de la mort.
Le couple Fargeaud aurait pu demeurer indifférent ou se laisser dominer par la peur. Malgré les peines annoncées pour quiconque cache des Juifs, ils ont choisi de protéger leurs amis. Pour cet acte d’héroïsme, ils sont reconnus comme Justes parmi les Nations le 25 juin 2025. Ils rejoignent les 26 120 Justes répertoriés à ce jour sur le monument Yad Vashem, à Jérusalem.
Par ce mémorial inauguré en 1953, les victimes de la Shoah ont tenu à «distinguer — au sein de nations faites de criminels, de collaborateurs et de témoins passifs — ceux qui, allant à l’encontre de la tendance générale, protégèrent des Juifs de la déportation et de la mort», peut-on lire sur le site internet de Yad Vashem.
Justes parmi les Nations
«Le programme rend donc hommage au courage et
à l’humanité des sauveteurs, mais il témoigne aussi de la résilience des
survivants, qui, bien qu’ayant été confrontés à la manifestation la plus
extrême du mal, refusèrent de sombrer dans l’amertume ou la vengeance.»
- Yad
Vashem, Institut international pour la mémoire de la Shoah
Les réseaux du bien
À mesure que l’étau des mesures antijuives se resserre, de nombreux réseaux d’évasion et de protection se constituent. «La population française a été choquée et beaucoup ont été heurtés dans leur conscience morale. On ne traite pas des familles comme ça. On ne sépare pas à coup de fusil les parents des enfants. On ne les transporte pas dans des wagons à bestiaux vers des destinations inconnues», analyse Gérard Benguigui, délégué régional du Comité français pour Yad Vashem.
Il y a plusieurs manières de résister sans prendre les armes. Dans toutes les couches de la société, une réelle solidarité se met en branle pour sauver des Juifs, qu’on soit riche ou pauvre, athée, protestant ou catholique.
«C’était le petit paysan très pauvre au fin fond d’un département rural français, mais qui avait une ferme avec une grange. Il avait de la volaille, donc des œufs pour nourrir une autre famille. D’autres Justes, dans une situation professionnelle prestigieuse leur permettant d’avoir de bonnes relations, ont fabriqué de faux papiers, ont logé des Juifs dans des châteaux. Des curés ont hébergé dans leurs presbytères des enfants, des familles entières, dans la discrétion la plus totale», poursuit Benguigui.
Le rôle que l’Église catholique joue dans le sauvetage des Juifs est plus important que M. Benguigui l’aurait cru. Il est commun de penser que la hiérarchie catholique était antisémite et collaborationniste.
«Elle l’était en apparence seulement pour mieux pouvoir agir vis-à-vis de l’occupant allemand et des autorités juives. On découvre petit à petit que beaucoup d’évêques étaient eux aussi membres de réseaux permettant l’évasion des Juifs. Beaucoup de monastères, non seulement en France, mais dans toute l’Europe, ont caché des Juifs. Tout ça n’aurait pas pu se faire sans une coordination internationale et, bien sûr, en France, sans la collaboration de la conférence des évêques. Je pense que Pie XII a été le chef d’orchestre de tous ces évêques qui ont fait de la résistance. Mais il l’a fait dans le silence, par souci d’efficacité. Pendant la guerre, il a transformé une aile de la résidence d’été des papes en maternité pour les enfants juifs qui allaient naitre», constate M. Benguigui.
L’amitié envers et contre tout
Avant que n’éclate la guerre, les familles Morhange et Fargeaud sont amies. Elles ont coutume de passer ensemble leurs vacances à la plage. Pour les Fargeaud, il n’est pas question que les menaces du régime nazi perturbent leurs relations. Philippe et Marie-Annick racontent que leurs arrière-grands-parents considéraient comme un devoir la solidarité envers les Morhange. Agir autrement n’est même pas envisageable pour cette famille dans le camp de la Résistance.
La possibilité de délation est une épée de Damoclès qui plane en permanence sur quiconque aide un Juif. Il faut redoubler de prudence devant les pétainistes potentiels ou ceux qui veulent tirer profit de la situation. Certains noms juifs sont faciles à identifier: Lévy, Cohen. Même si le nom des Morhange n’attire pas l’attention, la délation peut tout aussi bien venir du boulanger, remarquant une commande plus grande qu’à l’habitude, que d’un voisin.
Si les risques encourus sont plus importants en Europe de l’Est, la population de l’Europe de l’Ouest a conscience des peines prévues pour quiconque aide un Juif, allant de l’emprisonnement jusqu’à la déportation.
Dans ce climat d’angoisse, le fils des Morhange, qui a 13 ans au moment des évènements, se souvient du jardin de la grande maison bourgeoise, des succulentes pâtisseries cuisinées par Pierre Adolphe Fargeaud et des temps de congés d’école. Sous ce régime de terreur, cette amitié vécue jusqu’au bout demeure un gage de paix et d’espérance.
À l’abri de l’oubli
L’héritage des Morhange ne tient plus que dans une boite: un cure-dent en or tordu, des boutons de manchettes, un tastevin en argent et des documents, dont une carte tamponnée. C’est la carte de combattant de la Première Guerre mondiale d’Albert Morhange. En grosses lettres rouges, on peut y lire le mot JUIF.
C’est la marque d’une injustice, puisque Albert Morhange, qui a loyalement combattu pour la France — médailles à l’appui —, est devenu un ennemi de l’État. «Cette carte tamponnée, tout le monde dans la famille en a entendu parler, mais je suis un des rares à l’avoir vue. J’ai fini par la demander à mon père, et on va aller la déposer au musée de la Shoah, à Paris», m’explique Christophe Morhange.
Ils ont mis de nombreuses années à retrouver la trace de la famille Fargeaud, mais c’était important, surtout pour Christophe, de voir la quête de son père aboutir avant sa mort. Ils ont ainsi pu honorer en juin dernier ceux qui, dans le secret de leur accueil, parleront aux générations futures.
Mes amis, mes parents, mes frères, n’oublions pas ce qu’était la
France à cette époque. Nous y avons côtoyé le meilleur, mais très souvent le
pire. N’oublions pas, particulièrement aujourd’hui, où l’incompréhension, la
bêtise, l’ignorance et, devrais-je dire, la haine ravivent des plaies que l’on
croyait cicatrisées.
- Extrait de la lettre adressée à la famille
Fargeaud et lue lors de la cérémonie par le père de Christophe Morhange
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