
L’Église au Venezuela: un contrepouvoir qui garde espoir
Dans la nuit du 2 au 3 janvier, une opération militaire américaine a eu lieu à Caracas, la capitale du Venezuela, dans le but d’exfiltrer le président, Nicolás Maduro. Depuis son enlèvement, un climat tendu, entre peur et incertitude, règne sur le pays. L’Église catholique est plus que jamais essentielle à la population. Zoom sur la réalité d’un peuple pieux et d’un clergé engagé.
«Au début, c’était un mélange d’incrédulité et de prudence. Presque personne ne s’attendait à ce qui s’est passé ce matin-là», raconte Andrés I. Henríquez, journaliste pour la Catholic News Agency, à Caracas.
«La majorité des Vénézuéliens, c’est-à-dire près de 80% de la population, a accueilli avec joie l’arrestation de Maduro, mais ce, avec une grande prudence, précise-t-il. Le régime n’a pas encore été complètement démantelé, et il est donc encore très dangereux de s’exprimer librement.»
Depuis plus de vingt ans, le Venezuela est sous le contrôle des régimes autoritaires d’Hugo Chávez (1999-2013) et de Nicolás Maduro (2013-2026). Ces régimes prennent racine dans l’idéologie politique de gauche appelée le chavisme.
Au cours des dernières années, la chute des prix du pétrole et la mauvaise gestion économique ont entrainé le pays dans une crise humanitaire sans précédent: corruption massive, violations des droits de la personne et crimes contre l’humanité. Près de 8 millions de Vénézuéliens ont fui leur pays depuis 2015. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), il s’agit du deuxième plus grand déplacement de population au monde.
L’Aide à l’Église en Détresse (AED), qui appuie le clergé au Venezuela en offrant un soutien spirituel et matériel, rapporte que «[…] la situation économique continue de se détériorer». Elle témoigne, par voie électronique, que «[…] l’inflation continue d’augmenter fortement, [que] le taux de change a considérablement augmenté ainsi que le coût des produits de base, rendant la vie quotidienne de plus en plus difficile pour de nombreuses familles».
Dans cette société où règne l’instabilité politique et socioéconomique, une institution demeure cependant ferme et ose tenir tête au pouvoir: l’Église catholique.
Un clergé au cœur du jeu politique
«L’Église catholique a dénoncé avec beaucoup de courage les abus et les crimes du système criminel chaviste, affirme Andrés I. Henríquez. Cela lui a valu d’être terriblement persécutée par Maduro, mais les évêques, les prêtres et les laïcs sont restés fermes dans leur défense de la vérité et de la dignité humaine face à tant de corruption.»
Depuis 2002, l’Église catholique au Venezuela joue un rôle de contrepouvoir devant les dérives autoritaires du gouvernement. Par l’intermédiaire de la Conférence épiscopale vénézuélienne, elle a dénoncé à plusieurs reprises la précarité de la vie au Venezuela.
«Elle a toujours mis l’accent sur le manque de nourriture et de médicaments, l’effondrement des services publics et le manque de liberté», partage un prêtre de Barquisimeto, l’une des villes les plus importantes du Venezuela. Il a demandé l’anonymat pour des raisons de sécurité.
«La Conférence épiscopale a dû lever encore plus le ton, au cours des dernières années, contre la répression des manifestations, les morts, les détentions arbitraires et les tortures», déplore le prêtre qui, comme les évêques, qualifie le gouvernement Maduro de «régime totalitaire défaillant qui engendre l’exclusion et la misère».
Un acte courageux lorsqu’on sait que dénoncer les régimes de Chávez et Maduro «revient presque à signer son arrêt de mort et peut te mener en prison ou même te tuer», souligne Andrés I. Henríquez.
Une foi inébranlable
Bien plus qu’une institution religieuse, l’Église est indispensable à la survie de la population. En offrant aide sociale, accompagnement pastoral, création de banques alimentaires, elle tente du mieux qu’elle peut de venir en aide autant spirituellement que matériellement aux Vénézuéliens.
Depuis le 3 janvier, le clergé appelle au dialogue et exhorte les fidèles à rester calmes et à prier pour la paix et l’unité dans le pays. Elle proscrit «[…] toute forme de violence et encourage des décisions au service du bien commun», informe l’AED.
Parmi les 28 millions d’habitants au Venezuela, 72% se déclarent catholiques. Peuple profondément pieux, ce dernier n’a cessé de s’accrocher à sa foi, surtout dans les moments les plus difficiles.
«Être au Venezuela pendant ces 27 dernières années a été vraiment épuisant, admet le prêtre. Mais nous gardons notre espoir, nous avons confiance en l’amour de Dieu et qu’un jour nous célébrerons et construirons un nouveau pays», atteste celui qui constate que les églises sont de plus en plus bondées depuis deux ans.
Un bilan que fait également le journaliste de la Catholic News Agency, qui remarque que «malgré tant de souffrances au fil des ans, les gens n’ont cessé de remplir les églises et de garder l’espoir qu’un avenir meilleur peut être construit».
«Ni le manque d’électricité, de gaz, d’eau, de médicaments, d’essence, de cartes bancaires qui fonctionnent ne doivent vaincre l’espérance. Quand est-ce que cela finira? Les temps de Dieu sont parfaits.» - Un prêtre de Barquisimeto
Faire confiance à Dieu
S’en remettre à Dieu, c’est aussi ce qu’a décidé de faire Julio Quintero devant les récents événements. Bien qu’il ait quitté le Venezuela il y a une trentaine d’années, l’homme de 49 ans n’a jamais cessé de suivre l’évolution de son pays grâce à sa famille, avec laquelle il est régulièrement en contact.
«En ce moment, je vis au jour le jour, car je n’ai pas de contrôle sur ce qui se passe, témoigne le père de famille, qui ne veut pas sombrer dans l’angoisse. En tant que chrétien, la seule chose que je peux contrôler, c’est ce que je suis au quotidien pour ma famille, mon entourage et mes collègues», ajoute-t-il.
Ingénieur à l’esprit plutôt cartésien, Julio est resté prudent et nuancé lorsqu’il a appris l’exfiltration de Nicolás Maduro. «Ma famille a immédiatement été dans l’exultation, elle pensait qu’on était enfin libres. Moi, j’ai plutôt ressenti une joie prudente et j’ai rappelé qu’on ne sait pas comment ça va virer», relate le Vénézuélien. Il craint qu’en échange de certains compromis imposés par les États-Unis, le régime Maduro garde le pouvoir.
Bien que moins optimiste que certains Vénézuéliens au Québec, Julio ne perd pas pour autant son espérance. «Je me dis que le Seigneur sait pourquoi ces choses arrivent, et que tout ceci prendra son sens un jour dans l’histoire de l’humanité», confie-t-il.
Au Venezuela, le cours de la vie est revenu à la normale, mais «l’issue de la situation reste incertaine», rappelle Andrés I. Henríquez. Une chose est toutefois sûre: la capture de Maduro a ouvert une conjoncture favorable pour le retour de la démocratie comme jamais auparavant. «Nous, les Vénézuéliens, avons espoir que cela marque la fin d’une période très douloureuse et le début d’une nouvelle ère où les libertés et les droits fondamentaux de chacun seront respectés».
Le prêtre de Barquisimeto pense, pour sa part, que la seule chose qui rendra vraiment heureux le peuple vénézuélien est de ne pas laisser le pessimisme vaincre. «Ni le manque d’électricité, de gaz, d’eau, de médicaments, d’essence, de cartes bancaires qui fonctionnent ne doivent vaincre l’espérance. Quand est-ce que cela finira? Les temps de Dieu sont parfaits.»

