
Chair à la chaîne
La Sortie porte bien son nom. Depuis 2013, l’organisme, avec ses deux résidences, accompagne les femmes ayant subi de l’exploitation sexuelle. Il les aide à sortir de la filière du sexe en leur offrant un logement sécurisé, des soins de santé, des programmes d’autonomisation, de l’aide juridique et financière ainsi qu’un soutien communautaire. À travers La Sortie, Le Verbe rapporte l’histoire de survivantes, affranchies d’une industrie aussi illégale que florissante.
En 2026, on estime que le revenu mondial de l’industrie du sexe atteint jusqu’à 100 milliards de dollars. C’est un marché en croissance, mais largement ignoré des chercheurs, en raison de sa nature illicite. Même si, depuis 2014, le commerce sexuel est illégal au Canada, Montréal demeure une destination majeure pour le tourisme sexuel.
Des victimes qui s’ignorent
Derrière cette réalité, il y a surtout des femmes, et beaucoup de filles. Ronald Lepage, directeur de La Sortie, ne mâche pas ses mots quand il parle d’exploitation sexuelle. Pour lui, c’est de la traite humaine. «C'est une forme d'esclavage par lequel des femmes et des filles principalement font l'objet d'un commerce à des fins sexuelles. Leur participation est majoritairement involontaire. S’il y a consentement, il n’est pas éclairé, car il est obtenu par la tromperie, la manipulation, l’enlèvement, ou bien il découle d’une situation de vulnérabilité.»
Illustration: Sébastien Thibault
L’histoire est classique. Une jeune femme tombe amoureuse d’un proxénète qui, au départ, s’apparente à un copain. Le conjoint se transforme en professionnel, et la relation en exploitation. Ces femmes cherchent l’amour, et ces hommes, formés et entrainés, le savent très bien.
À leur entrée dans l’industrie, la plupart des filles sont déjà désensibilisées par rapport à la sexualité. La culture populaire, le langage, les applications comme Tinder ou encore la promotion constante d’une vie de luxe – pour ne pas dire de luxure –, tout cela participe à la banalisation de l’exploitation sexuelle. Le «souteneur» surfe sur la vague et déploie ses techniques d’appâtage. Frédéric Ezri, intervenant auprès des jeunes contrevenants à la Cité-des-Prairies, un centre de réadaptation pour les jeunes en difficulté, explique: «Le “chum” sort avec sa “blonde”, accompagné de filles du milieu. Elles vont raconter à la fille combien elles ont du fun, combien elles font de l’argent. Ça met la fille en confiance. Avec le temps, elle finit par trouver ça normal. On l’isole de sa famille, de ses amies.»
Ces proxénètes ne voient pas les filles comme des victimes. Ils leur fournissent le logement, paient pour les dépenses, la drogue. Pour eux, si elles disent «oui», c’est parce qu’elles aiment ça. «C’est leur façon de penser, conclut Frédéric. C’est un mythe qu’on doit déconstruire.»
Difficile de défaire ce mythe quand souvent les femmes elles-mêmes ne se voient pas comme des victimes. «À leur entrée à La Sortie, ajoute Ronald, elles déclarent toujours avoir participé volontairement à ce travail. Même si elles ont été battues ou violées. Elles sont dans le déni total. La désensibilisation est complète. La honte est trop grande.» Ce n’est souvent qu’au bout du rouleau, après avoir tout perdu, qu’elles se reconnaissent impuissantes devant leur situation.
Mener la grande vie
En 2019, Lyne Collette, intervenante à la résidence de La Sortie, découvre que Marie-Ève, sa fille âgée de 29 ans, est active sur un site de rencontres glamour. Elle est sous le choc. Elle connait bien ce site et sait ce que ça veut dire. Les hommes y sont riches. Pour ces dames, en pratique, c’est gratuit. On sait, dans l’industrie, que la raison première pour laquelle les femmes entrent dans le milieu, c’est par besoin d’argent. Les risques d’être appâtées sont réels.
«Depuis mes 16 ans, à la mort de mon père, je traversais une période sombre, raconte-t-elle. J’en voulais à Dieu de me l’avoir enlevé si subitement. À 26 ans, j’ai mis fin à une relation toxique. Je n’avais plus rien: pas d’appart’, pas de 5e secondaire, pas d’argent. Je me suis inscrite sur un site. Je voyais un homme deux ou trois fois par semaine. Il me donnait de l’argent, m’achetait plein de choses, m’emmenait au restaurant, en voyage. Dans ma tête, il était mon client. J’étais donc “consentante”. C’est à La Sortie que j’ai compris que ma décision avait été prise dans une souffrance extrême.»
Selon Marie-Ève, cette façon de gagner de l’argent est mise en valeur sur certains réseaux. «Ce sont les femmes, entre elles, qui valorisent cette profession. Les filles vulnérables, comme moi, tombent dans le panneau.»
Au fil du temps, elle tente à plusieurs reprises de sortir du milieu en quittant le site, mais elle y revient toujours, incapable de trouver une porte de sortie. Poussée par son «copain», elle le réintègre de force. Depuis des jours, elle est enfermée dans une chambre de motel, à faire un client après l’autre.
C’est alors que Lyne entre en scène. Elle fait appel à MOBILIS, un protocole d’échange d’information sur l’exploitation sexuelle qui réunit plusieurs intervenants. Ensemble, ils parviennent à délivrer Marie-Ève de l’emprise de son proxénète.
Cette dernière l’avoue aujourd’hui: elle a eu de la chance. Devenue intervenante de milieu à La Sortie, elle sait que, dans ce genre de situation, les risques de traite humaine sont élevés. Des filles peuvent être vendues dans d’autres pays sans espoir de retour.
Un sens à son histoire
Les femmes de toutes les classes sont touchées.
La mère de Clémentine est psychologue. Son père, médecin. Ils ne voient pourtant rien. Ce n’est que le train de vie fastueux de leur fille qui leur met la puce à l’oreille. Son père réussit finalement à sauver sa fille in extrémis en se faisant passer pour un client. En racontant cette histoire, Lyne pense soudainement à cette autre mère qui, elle, n’a pas vu sa fille depuis trois ans. «Il lui arrive de m’appeler la nuit, juste pour pleurer, crier. Je suis présente. Même la nuit. C’est invivable pour les parents.»
Malgré tout, on assiste à des miracles. Après avoir connu une vie de luxe dans la prostitution, Lorraine se retrouve itinérante. C’est dans les buissons d’Hochelaga-Maisonneuve, son domicile, qu’elle rencontre pour la première fois les intervenantes de La Sortie.
Ronald explique qu’«elle était dans une dynamique de narcoprostitution. Après quelque temps dans la prostitution, elle a commencé à consommer. Souvent, la consommation aide à endurer. Tu ne peux pas vivre ça à jeun. Ça devient un mécanisme de survie, une forme d’automédication face au traumatisme de l’exploitation. Mais tu dois te prostituer pour t’acheter ta drogue. C’est un cercle vicieux. Elle a fini par perdre son logement et se retrouver à la rue.»
Hébergée et soignée, Lorraine forge sa confiance et reprend conscience de sa dignité. Elle en vient à demander aux intervenantes de partir en tournée dans les rues avec elles. Les filles, elle les connait toutes par leur nom. Là, elle trouve un sens à sa vie, à son histoire. Aujourd’hui, elle est l’une des paires aidantes issues de l’industrie du sexe qui facilitent grandement l’accompagnement des intervenantes.
Même chose pour Tamika. Accro au crack, à la recherche d’une maison de désintoxication depuis des jours sans résultat, elle trouve – dans un sac distribué par les intervenantes de La Sortie – quelque part entre la trousse hygiénique, les cartes-cadeaux et le sandwich, une carte professionnelle de l’organisme. Elle compose le numéro. En route vers Québec au moment de recevoir l’appel, Marie-Ève décroche. Elle fait demi-tour. Au bout de 24 heures, Tamika est hébergée.
«La première chose que j’ai faite en la voyant, c’est de la prendre dans mes bras longtemps, explique Marie-Ève. Ça faisait deux ans qu’elle n’avait pas eus de vrais contacts humains. On distribue ces sacs dans l’espoir qu’au moment où une fille traverse une crise, elle ait le réflexe d’appeler. C’est notre façon d’être là pour elles.»
Illustration: Sébastien Thibault
Libération
Avec les années, la direction de La Sortie comprend que seul un long processus d’intervention étalé sur plusieurs mois – voire des années – permet aux femmes de sortir de l’exploitation sexuelle.
En 2019, l’organisme veille à la réalisation du Rapport Horizon, l’étude la plus exhaustive à ce jour sur la situation des femmes victimes d’exploitation sexuelle. Il révèle que le premier besoin des femmes est un logement sécurisé. Pour donner suite au Rapport, La Sortie met toutes ses énergies à la construction d’une résidence supplémentaire, notamment pour loger des femmes avec leurs enfants. La maison est ouverte depuis mars 2026.
Avec ses 17 employés, ses nombreux partenaires de la santé et des services sociaux, ainsi que plusieurs bénévoles, La Sortie procure d’abord un toit aux femmes victimes d’exploitation sexuelle, puis tout ce qu’il faut concrètement pour se refaire une vie. En outre, on leur offre du soutien pour obtenir leurs pièces d’identité, un rendez-vous chez le dentiste, chez l’optométriste ou encore des services d’aide juridique. Au-delà d’une porte de sortie, les femmes peuvent également y retrouver un sens à leur vie.
Marie-Ève sourit en pensant aux jours qui ont suivi sa libération. Jamais elle n’aurait cru se retrouver intervenante. «Les trois premiers mois, je priais à genoux dans mon salon en écoutant Break Every Chain de Tash Cobbs. J’ai compris que, grâce à ce que j’avais vécu, j’aiderais un jour d’autres femmes.»
Avec Frédéric, intervenant auprès des jeunes contrevenants, elle présente On change la game dans les écoles qui veulent bien les accueillir. L’atelier vise à outiller les jeunes femmes afin qu’elles reconnaissent les signes de l’exploitation sexuelle. Il cherche aussi à sensibiliser les jeunes hommes aux conséquences graves du mode de vie délinquant. Là aussi, il y a beaucoup à faire. Et peu de chiffres.
Pour consulter le Rapport Horizon, c’est par ici.



