
Le Seigneur est dans le moteur
«Cette année, prends pas de chance, laisse pas ton skidoo sans protection divine!» Plus d’une centaine de motoneigistes ont répondu à l’appel le 10 janvier dernier. Ils se sont donné rendez-vous sur le parvis de l’église du village de Saint-Laurent, au sud de l’île d’Orléans, pour la bénédiction de leur véhicule. Simple clin d’œil humoristique ou volonté réelle de renouer avec le sacré? Le Verbe est allé voir.
L’initiative vient du jeune directeur et responsable des événements du Club de motoneige des Sorciers de l’île d’Orléans, Jacob Létourneau, 21 ans. «Mon père m’en parlait, c’était vraiment fort dans le temps. Tout le monde de l’île qui avait une motoneige se ramassait à la bénédiction, c’était ça qui démarrait la saison. J’ai voulu ramener ça.»
(De gauche à droite) Jacob Létourneau, père Jean-François Pouliot, Martin DeschênesPhoto: Marie Laliberté/Le Verbe
Il fait d’abord appel à son parrain, Jean-François Pouliot, prêtre de la Famille Marie-Jeunesse, à Sherbrooke. Il obtient aussi l’aval du directeur général de la Fabrique de la paroisse de Sainte-Famille-de-l’Île-d’Orléans, Martin Deschênes. «On saisit toutes les occasions de montrer que l’Église peut être une présence signifiante là où les gens sont», me dit monsieur Deschênes.
La tradition remonte aux débuts de l’existence du club, en 1969. Tous les ans, une des églises de l’île offrait au début de la saison une «messe de skidoo», qui se terminait par la bénédiction de chaque véhicule. «La dernière messe a eu lieu en 2012, on s’est dit que ça serait l’fun de ramener quelque chose qui se faisait depuis longtemps et qui marchait», explique Jacob.
La participation en grand nombre est venue confirmer qu’un tel événement pouvait, encore aujourd’hui, attirer les adeptes de ce que Jacob qualifie de «sport national de l’île». En effet, il fallait voir la masse de bolides s’entasser devant l’église — dont un nombre surprenant conduits par des jeunes —, un succès bien au-delà des attentes des organisateurs.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Un appel à la prudence
Ce rassemblement, s’il se veut d’abord festif, est aussi l’occasion de se souvenir des victimes d’accidents passés. Chaque année au Québec, vingt personnes en moyenne perdent la vie à bord de leur motoneige. «On a perdu deux membres dans les trois dernières années, me dit Jacob, qui sait que des amis et de la famille des défunts seront présents à la célébration. C’est un peu comme une protection divine que les gens viennent chercher, mais c’est aussi un rappel pour qu’ils fassent plus attention.»
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Des jeunes rencontrés sur le parvis me le confirment: cet événement les aide à rester conscients des risques que comporte leur activité. Et avec la bénédiction, «on met toutes les chances de notre bord, me dit Raphaël. Il y en a qui en ont plus besoin que d’autres!», dit-il en pointant une motoneige qui a manifestement vu plusieurs saisons.
Pour le père Pouliot, le message est simple : «Dieu n’est pas en dehors de ce que tu vis.» Être prudent, c’est rester à son écoute. «Il y a une réalité dans l’invisible. Quand tu conduis et que tu as le goût de “peser au fond”, si ça te dit à l’intérieur “ralentis”, Dieu est en train de te dire: “Il y a un de mes enfants qui s’en vient dans la courbe, mais toi, tu ne le sais pas, ralentis.” C’est toute cette docilité-là à la réalité invisible que je veux mettre de l’avant.»
Réactiver le passé
Selon la coutume, la bénédiction a lieu à l’issue d’une messe. Il est toutefois aussi possible d’opter pour la bénédiction de l’eau seulement, suivie de son aspersion sur les motoneiges, comme c’est le cas ici. À cette occasion, le père Pouliot confie au Seigneur la saison qui commence, mais rappelle aussi l’importance de rendre grâce et de remercier «pour la beauté de la création».
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Selon lui, les jeunes montrent un sincère désir de renouer avec ce genre de pratiques du passé qu’ils se désolent de voir disparaitre. «La génération d’aujourd’hui se dit: “Pourquoi vous avez tout tassé ça?” C’est un peu un retour aux sources, à ce qui se faisait, dans un monde en perte de repères.» Cela témoigne, selon Martin Deschênes, d’une véritable «quête spirituelle, qui passe parfois par des chemins inusités», et se vit même dans les sentiers au plus profond des bois.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe

