
Vendre des goupilles pour donner des fauteuils roulants
Ça fait 40 ans que Clermont Bonnenfant est sourd d’une oreille, qu’il a des problèmes d’élocution et qu’il boite. Il aime dire qu’il marche comme un gars chaud. Tout ça en raison d’un accident de moto, qui le plonge à l’époque dans un coma de 45 jours. Et pourtant, il vit. À son réveil, Yvette, sa mère, est là à prier, comme d'habitude. Il fait alors une promesse à Dieu: «Si tu me sors de là, je vais redonner au suivant.» Avec l’aide de sa famille – et de Dieu, j’imagine! –, il s’en est sorti. Depuis, il redonne. Chose promise, chose due.
Comme plusieurs, moi aussi je ramasse mes goupilles de canettes et je les apporte chez Clermont à Longueuil. Depuis 1992, des milliers de Québécois participent à sa collecte pour financer l’achat de fauteuils roulants.
Au suivant!
Photo: Kristina Bastien
Clermont revend l’aluminium 1,70 dollar le kilo, met l’argent à la banque et achète un fauteuil neuf pour qui en a besoin. Il peut aussi payer un souper à l’itinérant du coin ou, comme l’autre fois, acheter un frigo à une mère monoparentale sans le sou. À ce jour, 549 fauteuils ont été offerts et 14 210 personnes ont reçu son aide de diverses manières.
Il n’est pas rare qu’autre chose que de l’aluminium se retrouve dans les boites que Clermont reçoit. Il passe un temps fou à y mettre de l’ordre. Sa sœur Nicole raconte: «Il se lève la nuit pour trier. Il passe l’aimant dans une première boite pour en sortir le métal, et fait un autre tri après. Il ne doit rester aucun autre métal quand il va porter ça à l’acheteur.»
Après la mort d’Yvette, leur mère, Nicole achète un triplex à Longueuil avec sa fille pour héberger son frère au sous-sol. «Son appartement donne sur le garage, raconte-t-elle. Il reçoit les boites dans le stationnement. Il ouvre la porte du garage et le tour est joué!»
Le garage, c’est le centre de tri. Une fois la répartition terminée, Clermont verse les goupilles dans un sac de jute de 100 x 120 cm. Mercredi, il remplissait 23 sacs, pas loin des 26 nécessaires pour financer un seul et unique fauteuil.
Ça vient de partout. Hier, 40 boites arrivaient de Rivière-du-Loup par Purolator. Un camion plein. On empilait les boites sous l’abri Tempo qui sert d’entrepôt. Chaque printemps, un groupe de motards du Lac-Saint-Jean vient porter son dû comme dans une longue et pieuse procession. Clermont a troqué sa Harley pour un quadriporteur? Qu’importe! Entre bikers, on se soutient.
C’est difficile de saisir les paroles de Clermont, à cause de sa mâchoire déformée. La plupart du temps, Nicole et les autres membres de la famille «traduisent».
Photo: Kristina Bastien
Autour de la table
Jean-Guy, le plus jeune des Bonnenfant, vient d’arriver avec sa femme Nathalie. Elle, elle s’occupe de la page Facebook et du site Internet. Elle a conçu une carte où l’on peut repérer les points de chute que monsieur et madame Tout-le-Monde ont créés au fur et à mesure que l’œuvre de Clermont se faisait connaitre. Le couple aide Clermont depuis les débuts. «Ce jour-là, dit Nathalie, je ne l’oublierai jamais. C’était le jour de mes 18 ans!» Jean-Guy est déjà ému: «Le téléphone a sonné à cinq heures du matin pour me dire que mes deux frères avaient eu un accident de moto très grave… Ça ne s’oublie pas.»
Le 23 aout 1986, après la fermeture des bars, Ghislain, le grand frère, va chercher Clermont, qui a trop bu. Au coin d’une rue, il se fait couper par un chauffeur ivre. L’impact catapulte Ghislain sur le siège avant du chauffard et lui casse les deux jambes. Clermont vole 15 mètres dans les airs. Ghislain sort de la voiture en rampant, à la recherche de son frère. Quand la police arrive, il est par terre avec Clermont dans ses bras.
Photo: Kristina Bastien
On s’assoit autour de la table de la cuisine. Nicole sert le café. «J’étais certain que j’allais perdre mon frère. C’était un vrai cauchemar! Il n’avait que 26 ans… Ça me fait encore pleurer.» Jean-Guy dit que Ghislain se sent encore coupable: «Il conduisait. Ce n’était pas sa faute. Il s’est fait couper. Il regrette quand même encore beaucoup.»
Nicole enchaine. «Quand on est arrivés à l’hôpital, Clermont était branché de partout. On nous disait qu’il allait mourir! On pleurait! En tout, je dirais que ça lui a pris trois ans pour s’en remettre. Le coma, la trachéotomie, la réadaptation. Il a dû tout réapprendre: manger, parler, marcher. Avec Jean-Claude, mon mari défunt, et Yvette, notre mère, on se relayait au chevet de Clermont. On le coachait sur tout! Jean-Claude travaillait de nuit, alors c’était plus facile d’être là le jour. On était tout le temps là. Tout le monde allait le voir chaque jour, même les petits-enfants. Parfois, la salle d’attente était pleine pis le party pognait!
Photo: Kristina Bastien
«Quand le médecin voyait Clermont chaque année pour son suivi, il l’appelait le miraculé de l’amour, et il disait que, si on n’avait pas été là, toute la famille, autour de lui, il ne s’en serait jamais sorti. Ça prenait beaucoup de soins et beaucoup d’attention.»
Nathalie opine en se mouchant un bon coup. «C’est sûr qu’au bout de deux ans, c’est devenu lourd, mais ça faisait partie de notre vie. C’était naturel de prendre soin de lui.»
«De toute façon, s’il n’était pas allé à l’hôpital, il serait allé en prison, ou bien il serait mort! C’était un délinquant. Il était fou, ce gars-là», lance Jean-Guy.
«C’est vrai! ajoute Nathalie, il pouvait monter au troisième étage d’un logement pour voler des bicyclettes!»
«C’était un bandit, ajoute Jean-Guy. Cet accident-là, c’était un mal pour un bien. S’il n’y avait pas eu l’accident, il se serait fait arrêter. Il avait trop de contraventions. Ç’a été une délivrance pour la société.»
«Ah oui! Il était effrayant. Clermont dit que ça lui a sauvé la vie, cet accident-là, et je le crois. Peut-être qu’il ne serait pas mort, mais il serait allé très longtemps en prison», dit Nathalie.
«Dieu est au contrôle de tout, conclut Nicole. Il savait qu’il fallait ça pour le sortir de là. Tu ne l’aurais pas aimé avant! Il avait mal tourné. Pis aujourd’hui, il fait du bien à la société! Chaque fois que Clermont donne son témoignage, ça inspire les gens à vouloir être bons. Je n’ai jamais entendu personne dire que Dieu n’avait pas d’allure d’avoir permis ça. C’est Clermont qui le dit lui-même!
«Pis tu sais, notre mère nous a élevés comme ça. Accepter la vie comme elle vient. Ce n’est pas dur pour personne de prendre soin de Clermont. J’étais comme ça, même avant de devenir chrétienne. On a ça dans le sang! Maman nous a tricotés serré!»
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L’héritage d’Yvette
Cette solidarité à travers les épreuves, c’est l’héritage d’Yvette, la mère de tout ce beau monde. Elle tricote sa famille avec de la broche à Saint-Marc-du-Lac-Long dans le Témiscouata. Un jour, Marc, le père, bucheron de profession, contracte une maladie qui l’empêche de pratiquer son métier. Le couple décide d’aller chez le frère d’Yvette au Massachusetts pour y trouver du boulot. Marc est victime d’un accident de travail qui lui coutera une jambe. La famille revient au bout de trois ans et s’installe à LeMoyne. Quatre ans avant l’accident de Clermont, Yvette perd son mari. Elle prendra soin de Clermont jusqu’à son dernier jour. On dit qu’elle n’a manqué qu’une seule petite journée.
Nathalie se demande comment elle a fait pour vivre tout ça. «Elle ne pleurait jamais!» remarque Jean-Guy. Nicole affirme que c’était une femme forte, comme on dit. Une femme bien de son temps, d’une génération qui n’exprime pas ses émotions. «Elle se cachait pour pleurer. Quand elle a vu Clermont à l’hôpital, tout branché, elle n’a pas dit un mot. Elle gardait tout en dedans.»
Photo: Kristina Bastien
C’est sur son lit d’hôpital que Clermont fait sa promesse à Dieu, alors qu’Yvette se tient tout près. D’après ce qu’il me dit, elle n’est jamais bien loin. Au Ciel. À ses côtés, comme le reste de la famille.



