Illustration: Marie-Pier LaRose/Le Verbe

Suffragette, féministe et catho

Texte écrit par Justin Dubé

L’obtention du droit de vote au provincial en 1940 est un moment charnière pour les Québécoises. La mémoire collective l’attribue à la lutte farouche des féministes contre l’Église catholique. Réalité, révisionnisme ou un peu des deux? Des recoins poussiéreux de l’histoire, Le Verbe a extirpé une figure méconnue qui donne un éclairage nouveau: Caroline Dessaulles-Béique. Voici une pionnière du droit des femmes au militantisme aussi fervent que sa foi catholique.

Avec ses dix enfants, sa vie de salon de la haute bourgeoisie montréalaise et sa foi catholique inébranlable, Caroline Dessaulles-Béique (1852-1946) n’apparait pas d’emblée comme l’une des pionnières du droit de vote des femmes au Québec. Petite-nièce du chef patriote Louis-Joseph Papineau, elle est pourtant initiée très tôt aux débats qui agitent la nation canadienne-française. Son militantisme, ses écrits et ses paroles témoignent d’une profondeur politique et idéologique qui mérite notre attention. Pour souligner la Journée internationale des droits des femmes, jetons un bref regard sur son parcours et sa pensée.

Liberté des hommes, liberté des femmes

Caroline est tombée dans la marmite de la politique libérale dès son plus jeune âge. Chef de file radical du Parti rouge, son père, Louis-Antoine Dessaulles, suit les traces de son oncle en encourageant l’annexion du Canada aux États-Unis et une certaine laïcité républicaine. Ses idées anticléricales le placent au cœur des polémiques religieuses, faisant de lui la bête noire du clergé et des élites conservatrices. Il part en exil en 1875 en raison de difficultés financières.

La même année, sa fille Caroline épouse l’homme d’affaires Frédéric-Liguori Béique, qui fait partie des libéraux nationaux regroupés autour d’Honoré Mercier, en rupture avec l’héritage radical des rouges. Elle participe donc au recentrage du Parti libéral à la fin du siècle, dans un monde où politique et famille s’entremêlent. Caroline n’y échappe pas : par les réceptions, les salons et les correspondances, elle œuvre à polir l’image du parti et à étendre ses relations.

Entre l’éducation de ses dix enfants et la gestion d’un foyer bourgeois, elle trouve le temps de présider des mouvements qui changeront le visage du Québec. À la tête du Comité des dames patronnesses de la Société Saint-Jean-Baptiste, elle crée l’École ménagère provinciale en 1906. Puis, en compagnie d’autres figures féminines marquantes de son époque, Caroline Dessaulles-Béique met sur pied la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (FNSJB) en 1907 et la préside jusqu’en 1913. La FNSJB chapeaute des dizaines d’organisations féminines vouées à l’instruction et aux conditions de vie des familles et des plus vulnérables. Après une implication dans la Croix-Rouge durant la Première Guerre mondiale, Caroline forme avec d’autres suffragettes le Comité provincial pour le suffrage féminin en 1922. Sa vie bien remplie s’achève deux mois avant son 94e anniversaire, en 1946.

Féminisme chrétien

Dans le discours dominant du début du XXe siècle, le rôle de la femme dans la cité se concentre essentiellement autour de sa famille — bien que la réalité soit déjà beaucoup plus complexe à l’époque. Aux hommes, la politique et l’économie ; aux femmes, les travaux domestiques et l’instruction des enfants. Le suffrage féminin se heurte donc longtemps à un mur d’opposition, notamment clérical. Pourtant, Caroline Dessaulles-Béique a milité pour le droit de vote féminin sans jamais remettre en cause les rôles traditionnels masculins et féminins ni le rôle prédominant de la religion catholique dans la société québécoise. Mais comment ?

La clé se trouve dans la lettre encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII, publiée en 1891. Elle provoque un véritable séisme en appelant les laïcs à œuvrer pour la justice sociale, traçant une troisième voie entre capitalisme sauvage et socialisme révolutionnaire. Pour certaines philanthropes québécoises, sortir du foyer n’est donc plus une transgression en soi, mais un devoir religieux pour protéger la dignité humaine des plus faibles.

Caroline Dessaulles-Béique se réclame ainsi d’un féminisme chrétien, respectueux de cet ordre social. « S’il est vrai qu’il y a un féminisme révolutionnaire dont les revendications inconsidérées ne pourraient, si elles étaient accordées, que faire de nous des êtres déclassés ou avilis, il y a aussi le féminisme chrétien dont on peut dire qu’il a pour devise l’amour du prochain. » (Premier Congrès de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, p. 17-18)

Pour les tenantes de ce féminisme dit maternaliste, le suffrage féminin n’est pas revendiqué au nom de l’égalité des sexes… mais de leur différence ! Pour permettre aux femmes de remplir leurs devoirs maternels envers l’ensemble de la collectivité, que ce soit sur le plan de l’éducation, du soutien aux pauvres ou des réformes sanitaires, pourquoi ne pas leur donner une voix aux élections ?

Dans ses mémoires publiés en 1939, Caroline Dessaulles-Béique réaffirme vigoureusement ses convictions chrétiennes et conclut en rappelant la complémentarité de la religion et du progrès, le nœud de son engagement public. Son parcours témoigne d’une société complexe que les grandioses feux de la Révolution tranquille ont pu, par moment, laisser dans la noirceur.

Collaboration spéciale
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