
Le Requiem de Dompierre: une ode à la vie
François Dompierre est un monument dans le paysage musical et culturel du Québec. Certains évoqueront les airs qu’il a composés pour plus d’une cinquantaine de séries télévisées et de grands films comme Le matou ou Le déclin de l’empire américain. D’autres se rappelleront Saute-Mouton, la pièce qui a rendu célèbre son premier album. Fort d’une carrière de plus de 60 ans, il nous offre maintenant ce qu’il considère comme son œuvre la plus «libre»: un Requiem. Le compositeur, qui n’a rien perdu de sa vivacité et de son humour, nous a reçus chez lui pour un entretien tout en simplicité.
Le projet nait tout naturellement lorsque Francis Choinière, un jeune chef d’orchestre d’à peine 27 ans, lui dit: «Écrivez-moi un Requiem, et faites ce que vous avez le gout de faire.» Il accepte avec un brin de «naïveté», comme l’idée le taraudedepuis longtemps et lui revient avec force chaque fois qu’il visite une cathédrale en Europe. «Pourquoi je n’en ferais pas un, moi aussi?»
En début de projet, il doit se replonger dans les textes, qu’il connait déjà bien pour les avoir accompagnés à l’orgue et les avoir chantés comme choriste des centaines de fois. Il dit entretenir une grande «tendresse pour la liturgie». «Je suis très proche de cet imaginaire-là», ajoute-t-il. Insatisfait des traductions françaises existantes, il décide de traduire lui-même le texte et s’aperçoit que se dresse devant lui un véritable «scénario cinématographique» qui dépeint une foule de sentiments «communs à toute l’humanité» comme la colère, le chagrin, et aussi l’amour et la joie.
Le Requiem, appelé aussi «Messe des défunts», est une messe chantée à l’occasion des funérailles. Cet ensemble de chants liturgiques, dont les textes sont établis depuis le 16ème siècle, tire son nom de la première phrase de sa pièce d’ouverture, soit «Requiem aeternam dona eis, Domine», ce qui signifie: «Donne-leur, Seigneur, le repos éternel.»
Si l’on peut facilement y percevoir les influences de grands compositeurs comme Berlioz, Fauré, Brahms ou Gershwin, l’œuvre reste néanmoins très personnelle et proche du style distinctif de Dompierre. «On est toujours sur le bord de ne pas savoir où l’on s’en va sur le plan de la mélodie tonale», nous dit-il. «Le Requiem, c’est une poésie mise en musique.» Cela permet au texte séculaire de voyager jusqu’à nous dans une forme propre à notre époque.
Deux grands mystères
Dans son autobiographie intitulée Amour, délices et orgues, François Dompierre dit de la musique qu’elle est «l’antichambre du ciel», «une métaphore de l’âme». Lorsqu’on le questionne sur le sens de ces images, il nous explique que la musique relève pour lui d’abord et avant tout d’un grand mystère. «Pourquoi tel accord nous ébranle-t-il?» demande-t-il en se levant pour jouer sur son grand piano à queue les premières notes de la Symphonie no 5 de Beethoven. «Ça ne s’explique pas. La musique, c’est quelque chose que l’on comprend avec le cœur. Ça nous met en transe, ça nous transporte vers autre chose. Ça va plus loin justement parce qu’on n'est pas capable de savoir pourquoi, c’est juste un mystère.» A-t-elle une utilité qui lui soit propre? «La musique est toujours inutile. Toute musique, complètement inutile. Mais elle est toujours essentielle», nous répond-il du tac au tac.
Un Requiem n’a-t-il pas pourtant l’utilité d’accompagner le deuil, de le faire vivre en commun, de donner corps à la prière pour le repos des âmes, d’aider à ressentir les émotions que le départ de l’être aimé suscite? Dompierre voit sa plus récente œuvre non seulement comme une «mise en garde» contre le découragement, mais aussi comme une «source d’apaisement» qui viendrait peut-être consoler une époque morose et lui donner de l’espoir.
Le texte, qui n’a pas changé depuis le concile de Trente, parle bien sûr de la mort, mais aussi de la résurrection. L’artiste se voit comme un «passeur» qui transmet son sens pour qu’il nous touche encore aujourd’hui. «Ça parle de choses à la fois qu’on espère, mais qui sont également possibles. On parle beaucoup de résurrection dans le Requiem… on peut croire à ça. L’impression que j’ai, c’est que j’ai toujours été et que je serai toujours. C’est curieux, non?» Et il ajoute: «C’est ça que le texte a à nous dire: on vient de quelque part et on s’en va quelque part.» Une sorte d’appel à l’éternité, à quelque chose qui dépasse notre mortalité. «En même temps, le mystère reste entier parce que… c’est le corps qui meurt – et il meurt par bouttes à part de ça, Dieu que je le sais! Le corps s’en va tranquillement. Et puis l’esprit, la conscience de ce qu’on est – nous qui savons la mort, à la différence des animaux –, ça, ça perdure.»
L’art, un «jeu d’enfant»?
Il existe plusieurs façons de décrire Dompierre : se qualifiant lui-même de «jack of all trades» [touche-à-tout], on le dit compositeur, orchestrateur, mélodiste, mais il est d’abord un grand improvisateur. Provenant d’une famille de musiciens – son père était maitre de chapelle, sa mère et sa grand-tante, qui vivait chez lui, jouaient du piano –, Dompierre nous dit que la musique liturgique, il est littéralement «tombé dedans» quand il était petit.
Le deuxième chapitre de son autobiographie a pour titre «L’art est un jeu d’enfant». On y lit que le jeune Dompierre s’émerveille de voir «la musique naitre au bout de [ses] doigts comme par magie». Il expérimente très tôt les joies et surtout la liberté que permet l’improvisation. Plusieurs professeurs l’avertiront cependant en disant que «la musique, ça se mérite», et que ce n’est que s’il travaille que la musique lui «revaudra ça».
«Je ne les ai pas écoutés, c’est un des grands regrets de ma vie. Mais en même temps, si je les avais écoutés, je serais devenu un musicien sage et ça aurait probablement atrophié mon talent d’improvisateur, mes facilités.»
«La musique est toujours inutile. Mais elle est toujours essentielle.»
Un mélange de saveurs
Ce qui fait la spécificité du style musical de Dompierre, c’est qu’il puise autant dans les grandes formes de la musique classique que dans le genre plus populaire, en allant chercher des perles mélodiques ponctuées de modulations qu’il qualifie de «pas du tout catholiques». «Y a toujours une blue note quelque part, même dans le Requiem!» Outre les tonalités blues, des accents latino se font aussi entendre, se mélangeant parfois à des airs de nuevo tango.
Lorsqu’on lui demande s’il a souhaité mettre la musique classique au service de la culture populaire, il dit ne pas poser les choses ainsi. «Je n’ai jamais pensé comme ça. Chez nous, mes parents étaient des amateurs de musique qui écoutaient autant l’un que l’autre. Ma mère jouait autant du populaire au piano que de grands classiques comme du Chopin. Moi, je viens de là. Et j’ai tout mêlé ça.» C’est sans doute ce qui pousse le grand amateur de cuisine à dire que, si sa musique était un plat, ce pourrait être une paélia, «ou une bouillabaisse, quelque chose comme ça qui mélange les saveurs».
Cette approche transparait dans les douze pièces qui composent le Requiem, qui selon lui traitent bien sûr de la mort, «mais aussi de la vie!» En témoigne le magnifique «In Paradisum» final, empli de joie et d’espoir. Le message qu’il porte est que, malgré la mort, «ça ne va pas mal aller, même si on ne sait pas trop ce qui va se passer».
Le Requiem de François Dompierre est disponible en format numérique et sur disque sous l’étiquette Labe.