
Le plus grand combat de l’ex-boxeur Éric Martel-Bahoeli
L’ex-boxeur professionnel Éric Martel-Bahoeli connait la gloire du podium, mais aussi l’humiliation de la chute. Chaque défaite et coup à la tête le pousse un peu plus dans une descente aux enfers. Le poids lourd, deux fois champion canadien, découvre alors un combat d’une autre nature: une lutte contre lui-même. Et il ne reste pas au tapis. Les genoux à terre, il se relève, les yeux fixés sur le Christ, victorieux de la mort.
Si le parcours personnel et sportif d’Éric Martel-Bahoeli fait déjà l’objet de nombreux articles dans les médias, aucun n’aborde le plus grand bouleversement de sa vie: son réveil spirituel. Alors qu’il est K.-O. sur le ring et dans sa vie personnelle, il revient à la foi de sa jeunesse, perdue au détour d’une carrière énergivore.
Ce n’est pas un hasard s’il me donne rendez-vous sur le parvis de l’église Saint-Roch, dans la basse-ville de Québec. Ce quartier lui rappelle ses grands-parents, qui l’emmenaient à la messe tous les dimanches. Mais, à partir de l’adolescence, la boxe prend toute la place.
Au gym plusieurs fois par jour, il s’exerce à une stricte discipline qui porte rapidement ses fruits. À 16 ans, il rive au sol son adversaire en 45 secondes et gagne son premier combat amateur. Propulsé, il gravit les échelons et cumule les titres. Champion amateur québécois, puis champion canadien des poids lourds, il en vient à participer aux Championnats du monde, en 2017. Porté par de hautes ambitions, il vise à participer aux Olympiques.
L’estime à terre
«À la base, j’étais un petit gars quand même pur et rempli de bonne volonté, qui voulait réussir, qui était discipliné. Mais, à un moment donné, le vice vient et rentre un peu dans ta vie. On se met à faire le party après les combats, il y a des gens pas trop recommandables qui apparaissent pour de mauvaises raisons», remarque Éric. Il commence à prendre de la cocaïne pour fuir les émotions qu’il a rapidement dû apprendre à cacher. Sur le ring, gants à la main, il faut avoir l’air invincible et convaincu de la victoire.
À 36 ans — déjà vieux pour ce sport —, il fait fi de son âge et des séquelles de ses commotions cérébrales pour tenter un autre «dernier» combat au centre Vidéotron de Québec, devant 15 000 personnes. Il se fait knocker au cinquième round et perd connaissance une dizaine de secondes. C’est l’humiliation la plus totale. Le souvenir de sa défaite est toujours aussi amer. «La boxe est un sport ingrat, explique-t-il.
«Il y a des commanditaires qui sont là pour t’aider, mais il y en a aussi qui veulent que tu leur donnes de la visibilité, et il faut que tu gagnes. Et là, la journée où tu te mets à perdre, c’est fini. Tu peux passer de héros à zéro très rapidement, en un seul combat, pratiquement. La boxe, c’est une business. Il n’y a pas de cœur», confie-t-il.
Le colosse de 260 livres ne sait pas comment accepter sa soudaine vulnérabilité, mise à nue par cet échec cuisant. C’est le début d’une longue descente. Éric raconte qu’après une nuit passée à sniffer, il affiche le lendemain sur Instagram une photo de lui en train de courir, comme si de rien n’était, comme si tout allait bien. Mais, dans les faits, il prend des antidépresseurs pour dormir, des relaxants musculaires pour son entorse cervicale et il en vient à dépenser 500$ par jour en cocaïne.
Celui qui pensait devenir indépendant de fortune avec la boxe finit par recevoir la visite d’huissiers à sa porte. Rien ne va plus.
Parcours du combattant
«Aujourd’hui, je remercie le ciel. Je suis chanceux d’avoir toute ma tête et d’être capable de parler sans bégayer, avoue Éric.
«Il y a des combats que je n’aurais pas dû faire à cause de mes blessures. J’ai accepté d’aller me battre pour un 5000$, mais j’aurais dû être plus à l’écoute de moi-même et me respecter. Parfois, ça prend des gens autour de toi qui sont capables de te dire qu’il faut que tu arrêtes».
Heureusement, il y en a eu. Des amis qui fréquentent les fraternités anonymes l’invitent à les joindre. Au départ, Éric y va pour se donner bonne conscience. Il reçoit ses porteclés attestant sa sobriété dans un esprit de performance. Mais, peu à peu, il y a plus.
«Ce que tu réalises dans les fraternités anonymes, poursuit-il, c’est que plusieurs disent qu’ils arrêtent de consommer. Mais tu les vois se taper à peu près dix cafés et fumer la cigarette. Se rétablir, c’est prendre soin de toi au quotidien. Je voulais aller plus loin et travailler ma vie spirituelle.»
«Je rends grâce à Dieu pour chaque souffle, chaque épreuve traversée et chaque victoire remportée. La croix me rappelle que je ne suis jamais seul: sa grâce me précède, sa lumière m’accompagne et son amour me relève toujours.»
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Se relever
Éric considère que rien n’arrive pour rien. Durant la même période, son meilleur ami se fait knowker au dixième round, tombe dans le coma et en meurt. Ça aurait pu être lui. Le chemin de guérison qu’il entreprend loin du ring, pour se faire proche de Dieu, a encore plus de sens.
Éric baisse légèrement son coton ouaté pour dévoiler son tatouage de Jésus sur le haut de son torse. «Je me suis fait tatouer un Jésus sur le chest. Aussi, dans le dos, je me suis fait tatouer ça: God first». Un lien qui demeure également avec cet ami perdu, qui avait, lui aussi, un Jésus tatoué sur l’épaule.
Cette puissance supérieure dont parlent les mouvements anonymes, il l’a déjà connue tout petit, à l’église qu’il fréquente avec sa famille. Pourquoi chercher ailleurs? Il ouvre la Bible et s’y plonge. «Je me suis rendu compte que se retourner vers Dieu, ça pouvait aider justement à traverser des épreuves. Dans la Bible, tout est écrit sur comment on fait pour être heureux. C’est un guide de vie.»
Lui qui s’est relevé tente aujourd’hui de relever les autres. Par son emploi au Centre de la jeunesse, il côtoie la souffrance avec compassion; par les ultramarathons qu’il court, il amasse des fonds au profit de cause comme la persévérance scolaire.
À la fin de notre rencontre, mon interlocuteur sort son téléphone de sa poche et me présente une photo sur son compte Instagram : il est debout, sur la plage, devant une grande croix. Sa fierté, il la met aujourd’hui dans sa foi, dans la gloire de la croix. Sous sa photo, on peut lire cette légende: «Quarante-quatre ans aujourd’hui. Je rends grâce à Dieu pour chaque souffle, chaque épreuve traversée et chaque victoire remportée. La croix me rappelle que je ne suis jamais seul: sa grâce me précède, sa lumière m’accompagne et son amour me relève toujours.»
Aujourd’hui, il admire davantage les 40 jours de Jésus au désert que les combats de Mohamed Ali. «Comme là, c’est le carême, et le carême, c’est une force», me lance tout bonnement l’ex-boxeur, qui célèbre maintenant sept ans de sobriété. La Bible, et en particulier les psaumes, lui rappelle tous les dépassements qu’il a dû faire, tant dans ses combats sur le ring que contre sa toxicomanie. Cette fois, les victoires sont intérieures, vécues dans le secret de son âme, et non devant une foule en liesse.

