
John Nepil, un prêtre au sommet
John Nepil est féru d’ascension. Que ce soit comme prêtre ou comme alpiniste, il vise toujours plus haut. Grand amateur de plein air depuis sa jeunesse — ne vit-il pas au Colorado? —, il ne laisse pas derrière lui la montagne lorsqu’il entend l’appel à la prêtrise. Au contraire, chez lui, les deux sont liés. Que ce soit à travers une excursion, un livre ou un balado, John Nepil est toujours la recherche de nouveaux sentiers. Le Verbe l’a rencontré et vous dit tout sur son parcours hors norme.
Le Verbe: Père John, tu es prêtre et alpiniste, c’est une combinaison étonnante. Comment tout cela a-t-il commencé?
John Nepil: J’ai grandi dans une famille catholique, mais qui ne pratiquait pas vraiment. Je ne comprenais pas la foi, et ça ne m’intéressait pas non plus. Et, en vieillissant, ça m’intéressait de moins en moins.
Alors que mon intérêt pour la foi diminuait, mon amour pour les montagnes s’approfondissait. J’ai grandi à Denver, au Colorado, avec les Rocheuses dans ma cour arrière! Je suis donc devenu adepte de ski, d’aventure, d’excursion, d’escalade et de tout le reste.
Ce n’est qu’à 17 ans que je mets les deux ensembles. J’ai alors une expérience qui me fait comprendre ce qu’est la création à la lumière de Jésus-Christ. Après ce moment important, je pars à la découverte de moi-même. C’est ce qui me mène au discernement de ma vocation et au sacerdoce.
Puis, à 27 ans, je suis prêtre aumônier sur un campus universitaire. Les jeunes étudiants avec qui je travaille sont très semblables à moi quand j’avais leur âge. À travers l’aventure avec eux dans les montagnes, mon défi est de les instruire, mais aussi de les aider à former leur vision du monde. Une vision distinctement chrétienne, qui contemple la création et qui y perçoit un sens profond à la lumière de la révélation que Dieu fait de lui-même.
Courtoisie de John Nepil
Dans ton dernier livre To Heights and unto Depths — Letters from the Colorado Trail, tu déplores que, même si beaucoup entendent l’appel de la montagne, peu perçoivent celui de son Créateur? Tu proposes une réponse à partir de livre de la Sagesse. Quel est ton raisonnement?
Il y a un aspect spirituel aux hauts lieux, à la beauté et à la grandeur de la création. Je crois qu’on y perçoit tous quelque chose de profond. On le ressent chaque fois qu’on est dans la nature, autant dans les forêts et les lacs du Québec que dans les montagnes Rocheuses. Où que l’on soit, lorsqu’on a cet émerveillement devant la grandeur de ce qu’on voit, on sent qu’il y a quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de transcendant. C’est ce qu’on appelle une expérience numineuse.
Le chrétien possède la clé pour ouvrir la porte vers un sens encore plus profond. Cette clé, c’est l’incarnation. À un certain moment dans l’histoire, Dieu est entré dans la création pour nous révéler la vérité profonde des choses. Mais, sans la clé, tout demeure en surface, puisqu’on ne peut pas ouvrir cette porte. Et je crois que les gens veulent aller plus loin.
«Car à travers la grandeur et la beauté des créatures, on peut contempler, par analogie, leur Auteur. Et pourtant, ces hommes ne méritent qu’un blâme léger; car c’est peut-être en cherchant Dieu et voulant le trouver, qu’ils se sont égarés: plongés au milieu de ses œuvres, ils poursuivent leur recherche et se laissent prendre aux apparences: ce qui s’offre à leurs yeux est si beau! Encore une fois, ils n’ont pas d’excuse. S’ils ont poussé la science à un degré tel qu’ils sont capables d’avoir une idée sur le cours éternel des choses, comment n’ont-ils pas découvert plus vite Celui qui en est le Maitre?» (Sg 13:5-9)
Tu parles de la beauté et de la grandeur de la création, mais comment bien les contempler?
La contemplation est une posture, une relation. Il ne suffit pas, en tant qu’être humain, de s’assoir en silence. On veut entrer en relation avec celui auprès de qui on est assis ou avec ce à quoi on pense. Ça peut être en parlant avec une autre personne ou en gravissant une montagne. L’esprit contemplatif se définit par une posture de réceptivité et de lâcher-prise. C’est une manière de comprendre comment les choses se révèlent à nous. Il faut donc aider les gens à ralentir, à apprécier la beauté, et à entrer dans le silence. Ensuite, ils pourront sonder les profondeurs du sens des choses, ce qui les mènera à Dieu. Voilà le sens du treizième chapitre du livre de la Sagesse.
Dans ton livre, tu racontes beaucoup d’anecdotes de moments qui auraient pu te couter la vie dans la nature. Est-ce que cette fragilité de l’être humain est une aide dans la contemplation?
Selon moi, l’une des raisons pour lesquelles c’est bien de se sentir petit, c’est que tout ce qui est à l’intérieur de nous — les préoccupations ou la douleur — réclame beaucoup de place. Mais devant les vastes paysages du haut des montagnes, on change de perspective et le reste semble insignifiant en comparaison.
Nous, les modernes, croyons être au centre de tout. C’est un rapport à la réalité problématique et insatisfaisant. Par contre, en montagne, la beauté contemplée nous tire hors de nous-mêmes. Ça nous permet d’aller au-delà de ce qui nous retient, d’en être libérés d’une manière profonde. C’est pour ça que nous y sommes attirés.
Il est aussi assez commun d’entendre «la nature est ma religion». Que réponds-tu à cette affirmation?
C’est en effet très commun d’entendre dire: «Dieu est dans la création; ma religion, c’est la nature et mon église, c’est la montagne». Ce que l’on constate, c’est que les gens redéfinissent la religion, puisqu’ils ne veulent pas s’attacher à une institution ni à une autorité. Ils ne veulent pas non plus d’une structure ou d’une communauté. Ils cherchent surtout une expérience spirituelle. Ces personnes soulignent quelque chose de bon et de vrai, soit qu’ils vivent quelque chose de spirituel en montagne. Mais leurs présupposés sur la religion les portent à reconstruire leur idée de celle-ci.
Courtoisie de John Nepil
Courtoisie de John Nepil
Dans mon livre, j’aborde les idées de Nietzsche, d’Emerson et d’autres penseurs qui ont contribué à cette vision du monde. Ils sont passés à côté de la métaphysique et de la dimension théologique, alors qu’il y a bien plus à explorer. On n’est pas faits uniquement pour vivre des expériences individualistes d’aventure et de spiritualité. On est faits pour la communion, l’amour et la relation à autrui. C’est par là qu’on peut ensuite comprendre que la création est un don de l’amour divin parfait, qu’elle t’est donnée à toi, et que, toi aussi, tu es don.
Tu fais mention, dans ton livre, qu’avant ta conversion, tu étais dans une attitude de conquête devant les montagnes, mais que chaque fois que tu atteignais le sommet, tu te sentais triste et insatisfait. Comment expliques-tu ces émotions?
Il n’y a pas de problème à vouloir gravir tous les sommets. Mais si tu souhaites conquérir uniquement pour conquérir, ça devient un genre de consumérisme de l’aventure. En voulant conquérir la nature, le thème devient le contrôle, la saisie, le pouvoir et la manipulation. Tout tourne autour du «moi». Ce désir vient détruire un désir humain encore plus profond: celui de recevoir plutôt que de saisir.
Nous croyons que Dieu est l’ultime don, qu’il se donne, et que sa création en fait de même. Nous aussi, nous sommes faits pour faire don de nous-mêmes, mais tout en recevant. Contempler, c’est recevoir la création, tandis que conquérir, c’est la prendre. Nous sommes faits pour donner, mais nous ne pouvons pas donner sans recevoir. C’est l’inverse de la conquête. En contemplant, nous pouvons vraiment vivre et savourer la vérité, la bonté et la beauté des choses créées, puis venir à la connaissance de Dieu.
Puisque j’essayais constamment de conquérir, je devenais de plus en plus frustré. J’étais insatisfait parce que j’ai été créé pour contempler.




