Illustration: Marie-Pier LaRose

Incontournable Habermas

Jürgen Habermas, l’un des philosophes les plus influents des dernières décennies, est décédé le 14 mars dernier, à l’âge de 96 ans. Penseur incontournable de la modernité et des conditions nécessaires à une démocratie centrée sur des valeurs communes, il insiste sur l’importance du dialogue entre foi et raison. Petit retour sur un grand parcours.

Sans doute le plus éminent représentant de la seconde génération de l’École de Francfort, Habermas développe une pensée qui s’inscrit dans le sillon de celle de Marx, et s’inspire d’autres monstres sacrés de la philosophie allemande, comme Hegel et, surtout, Kant. Après avoir travaillé auprès de Max Horkheimer (1805-1973) et Theodor W. Adorno (1903-1969) pendant quelques années, il s’éloigne de la théorie dite critique pour repenser les fondements philosophiques de la politique et de la démocratie libérale, en particulier.

C’est ainsi que nait sa théorie de l’«agir communicationnel», une pensée qui place la vérité non plus dans l’ordre d’une transcendance, mais plutôt dans celui du langage. Il s’agit d’identifier les conditions d’une éthique de la discussion qui permette un dialogue sain et fécond, duquel émergeront des principes reconnus par tous. 

Un dialogue essentiel

Si le discours religieux ne peut, selon Habermas, garantir la vérité de nos propositions morales, il n’est pas pour autant à exclure de la délibération publique. C’est le propos central de son allocution de 2004, lors d’un dialogue pendant lequel il a nul autre que le futur pape Benoit XVI comme interlocuteur. Si ce dernier ne peut être d’accord avec l’idée de fonder toute vérité sur la seule force de la raison, les deux hommes s’entendent sur la contribution mutuelle que foi et raison peuvent s’apporter. Habermas met en effet de l’avant l’idée selon laquelle certaines notions centrales de la modernité, comme celle de dignité au cœur de la pensée des droits de l’homme, témoignent de l’«origine commune de la philosophie et de la religion» (Entre naturalisme et religion — Les défis de la démocratie, 2005).

Plutôt que de nier cet héritage, il importe de laisser la place à ceux qui en sont porteurs, et ne pas condamner leur discours comme s’il provenait d’une position purement irrationnelle. Habermas regrette en effet que la philosophie, si elle «[…] intègre la métaphysique à l’histoire de sa propre formation, se comporte désormais vis-à-vis de la révélation et de la religion comme si elles lui étaient étrangères et extérieures» (Habermas, 2005). Il insiste, au contraire, dans son allocution de 2004, sur le «potentiel de vérité» que recèle le langage religieux, et qui peut aider une rationalité scientiste à ne pas trop «dérailler». 

Selon le sociologue des religions Jean-Marc Larouche, spécialiste d’Habermas, l’idée du philosophe allemand est qu’il existe dans la religion des «ressources sémantiques et morales» dont la contribution n’a pas à être ignorée. Il explique que, pour Habermas, la société fait dorénavant face à une «double exigence»: celle, pour les citoyens religieux, de «traduire» leur pensée dans un vocabulaire recevable par une pensée laïque; et celle, pour les non-croyants, de maintenir une ouverture les rendant capables de recevoir l’apport de la pensée religieuse.

Voilà qui fait écho à la pensée de Joseph Ratzinger, comme en témoigne sa propre conclusion à la discussion de 2004:

«Pour les deux grandes composantes de la culture occidentale [la foi chrétienne et la raison sécularisée], il est important de consentir à une écoute, à une forme de corrélation véritable […]. Il est important de les intégrer dans une tentative de corrélation polyphonique où elles s’ouvriront elles-mêmes à la complémentarité essentielle entre raison et foi; ainsi pourra naitre un processus universel de purification, où, en fin de compte, les valeurs et les normes, connues ou intuitionnées d’une manière ou d’une autre par tous les hommes, gagneront une nouvelle force de rayonnement».

Contre l’eugénisme libéral

Même si elles sont moins connues du grand public, les considérations d’Habermas sur ce qu’il appelle «l’eugénisme libéral» méritent, elles aussi, l’attention. Dans son livre L’avenir de la nature humaineVers un eugénisme libéral? (2001), il met en garde contre les dérives auxquelles peuvent mener les nouvelles technologies entourant la génétique. Même si l’initiative ne vient plus de l’État, mais plutôt des parents qui souhaitent contrôler le résultat de leur projet parental, le fait de vouloir, par exemple, sélectionner les «meilleurs» embryons relève bien d’une forme d’eugénisme dont il faut à tout prix se méfier. Habermas insiste pour montrer qu’un être humain ne doit jamais se réduire au statut de projet ou de bien de consommation qui devrait correspondre à certaines attentes spécifiques.

Malgré un style qui peut sembler abscons, la pensée d’Habermas mérite d’être considérée comme un apport non négligeable pour réfléchir à de tels problèmes.

Stéphanie Grimard
Stéphanie Grimard

Après avoir enseigné la philosophie au collégial durant plusieurs années, Stéphanie est maintenant journaliste chez nous! Toujours à la recherche du mot juste qui témoignera au mieux des expériences et des réalités qu’elle découvre sans cesse.