Photo: Ioana Bezman

Chantal Desmarais, une sœur bleue ceinture noire

Sensei Chantal Desmarais, 62 ans, enseigne le karaté Kyokushinkai. Un style brutal, fait pour le combat, communément appelé full-contact. Pour une fille qui, dès sa tendre enfance, rêvait de s’enrôler dans l’armée, ce n’est pas surprenant. Ce qui l’est, c’est qu’elle choisisse finalement d’entrer chez les Sœurs de Charité de Sainte-Marie – les sœurs bleues – à l’âge de 18 ans. Portrait d’une bonne sœur atypique.

Avec les années, elle fonde sa propre école de karaté pour donner un sens chrétien à son enseignement, mettant le style Kyokushinkai à sa main. Chaque cours débute et prend fin avec un temps de méditation centré sur Jésus. «Parfois, nous méditons certaines pensées orientales qui rejoignent les valeurs chrétiennes, comme le Wabi-Sabi, qui signifie voir le beau, à travers les imperfections. Il ne faut pas tout rejeter. L’Esprit Saint ne parle pas qu’aux chrétiens! L’important, c’est comment et pourquoi on fait les choses.»

À ceux qui lui disent que le christianisme et le karaté ne vont pas ensemble, elle répond que c’est au professeur de décider quel type de spiritualité règne dans son dojo. «Ici, c’est le Christ qui est le maitre, affirme-t-elle. J’affiche la photo du fondateur du Kyokushinkai, certes, mais il y a une grande différence entre un fondateur et un maitre.»

Pour elle, le karaté – et même l’armée si elle avait choisi cette voie – est une façon de faire connaitre le Christ. «Pour la plupart, mes élèves ne sont ni croyants ni pratiquants, mais je suis une présence du Christ au milieu d’eux. C’est ainsi que je témoigne de Jésus.»

«Pourquoi il n’y a pas de sœur dans l’armée, hein? Ça règlerait mon problème!»

À Saint-Léonard comme à Sainte-Julienne, les sous-sols d’églises se transforment en dojo les soirs de semaines. Sœur Chantal troque alors la robe et le voile pour le kimono et le bandana. Elle dirige sa classe avec sérieux et autorité, depuis plus de vingt ans.

Tomboy

Enfant, Chantal est déjà hors norme. L’armée l’attire. Elle a soif d’aventures et de justice. Elle veut partir en mission de sauvetage, aider les gens, les libérer de la misère.

À 15 ans, lorsqu’elle entre à l’École Marie-Clarac, elle est frappée par la profonde humanité des Sœurs de la Charité de Sainte-Marie. À leur contact, l’appel à la vie religieuse se fait tranquillement sentir. «Je ne m’attendais pas à ça, mais en même temps, je dois dire que ça vient de loin, la foi, dans ma vie. Ma mère, enceinte de moi, a demandé à son curé de me bénir. Il parait qu’il a prié très longtemps. Ensuite, elle s’est rendue à l’oratoire Saint-Joseph où elle a fait cette prière: ‘’Seigneur, l'enfant que j'ai, je te l’offre’’. Alors, voilà! Tout ça, c’est la faute de ma mère! Elle voulait un père blanc en Afrique, mais elle a eu une sœur bleue au Québec!»

Des sœurs qui font du tir à l’arc en robe avec des running shoes, Chantal n’avait jamais vu ça. Au camp de vacances Mère Clarac, elle les voit qui compétitionnent rudement avec les élèves. Vêtues de leur robe et de leur voile au quotidien, elles n’hésitent pas à enfiler le pantalon et la casquette pour faire du canoë, de l’escalade, de l’hébertisme ou de l’équitation. «Elles n’étaient pas rigoristes par rapport à l’habit. Elles avaient une belle ouverture, et ça, ça correspondait à l’appel que j’avais. Je pouvais être moi-même. J’étais, et je suis toujours, très tomboy

Vers la fin de ses études secondaires, Chantal vit un grand combat spirituel par rapport à sa vocation. Ce qu’elle veut par-dessus tout, c’est faire le bien, faire la volonté de Dieu. Et ça, elle sait qu’elle peut le faire autant chez les sœurs que dans l’armée. Elle interpelle Dieu, un peu frustrée: «Pourquoi il n’y a pas de sœur dans l’armée, hein? Ça règlerait mon problème!». Elle prie ardemment et demande à Dieu un signe tangible.

Il ne tarde pas. Le lendemain, alors que Chantal s’entretient avec une sœur dans son bureau, celle-ci s’absente quelques minutes. En l’attendant, son regard tombe sur un livre posé tout près: la vie de saint François d’Assise. À l’époque, tout ce qu’elle connait de lui, c’est qu’il aime la nature et les animaux.

J’ouvre le livre au hasard au moment où François décide de s’enrôler dans l’armée. Je suis estomaquée! Hein? Comme moi? Je poursuis. François prie, à genoux dans son campement, au beau milieu de la nuit. Il hésite. Il veut connaitre la volonté de Dieu. Alors, il entend Dieu lui poser une question: «Qui sert-on, d’habitude?». François répond: «Le maitre!». Et Dieu lui demande: «Alors, pourquoi t’en vas-tu servir le serviteur?». Sur le champ, François fait ses bagages et s’en retourne à Assise. Moi, encore sous le choc, j’ai fermé le livre et j’ai dit: «C’est bon, Seigneur! J’ai compris!» Et je suis rentrée chez les sœurs!

Pas pour les moutons

Après 44 ans de vie religieuse, c’est toujours l’aplomb, le caractère fort du Christ – comme celui de saint François d’ailleurs – qui enflamme sœur Chantal. Un Christ qui n’est pas un «suiveux», comme elle dit, mais un «leader»; un homme qui, au milieu du trouble et de l’adversité, «va son chemin» (Lc 4,30).

Ce passage de la Bible l’inspire. «Jésus, raconte-t-elle, se fait sortir de la synagogue parce qu’il vient d’affirmer qu’il est le Messie. On l’entraine au bord d’un escarpement pour l’y précipiter. On veut le mettre à  mort. Et là, il est écrit: ‘’Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.’’ Eh bien, comment tu penses qu'il est passé? Il a dû faire peur tellement il devait avoir de l’autorité! Ça me dit qu’on ne doit pas être des  moutons. Notre religion ne doit pas être pour des gens qui suivent sans réfléchir. C’est comme saint François Xavier, ce grand missionnaire du 16e siècle. Un jour qu’il était sur un bateau en route vers les Indes – comme on le disait à l’époque il s’est fait attaquer par des pirates. Eh bien, l’histoire raconte qu’il n’a pas hésité une seconde à dégainer son épée pour défendre sa vie et celle de l’équipage. Cette réaction, pleinement humaine, m’inspire. Ce n’est pas parce qu’on est chrétien qu’on est crétin!»

C’est ce Jésus-là, aussi combattif que compatissant, autant homme que Dieu, que sœur Chantal aime faire connaitre, à coups de karaté ou de catéchèse.

  • Photo: Ioana Bezman

Comme un curé

Quand on met les pieds dans l’église de Saint-Lin-des-Laurentides le dimanche matin, ça fourmille de partout. Dès l’entrée, on vous souhaite la bienvenue et on prend le temps de vous parler des activités qui s’en viennent. La journée de cabane à sucre vous intéresse? Faites vite, c’est presque plein! Sœur Chantal et sa consœur Marie-Pierre guident les jeunes dans leurs services, tout en prenant des nouvelles des paroissiens qui viennent d’arriver. Le curé, souriant, passe de banc en banc, pour saluer son monde.

Ce qu’on ne sait peut-être pas, c’est que sœur Chantal, ici, est presque curé. C’est ce qu’on dit, à la blague. N’empêche qu’elle est une des rares femmes à occuper le poste de «responsable de paroisse». Avec cette sœur bleue, une surprise n’attend pas l’autre.

C’est sa communauté et l’évêque du lieu qui ont envoyé les deux sœurs ici, en 2016, pour une «exploration pastorale». Avec le temps, sœur Chantal, toujours secondée par sa consœur, a commencé à faire de tout – tout ce que les prêtres n’ont pas le temps de faire. «Tout, sauf la consécration et la confession!, lance-t-elle en souriant. Baptêmes, formation biblique, planification pastorale et catéchétique, administration ou gestion des travaux.» Les responsables de paroisse travaillent en étroite collaboration avec les prêtres pour tout ce qui concerne la gestion générale et la pastorale.

Quand la COVID-19 survient en mars 2020, les façons de faire sont chamboulées. C’est un virage à 180 degrés. Comme les mesures sanitaires restreignent le nombre de personnes permises dans les églises, sœur Chantal propose un plan audacieux aux prêtres des trois églises de la région: plusieurs célébrations par jour, sept jours sur sept! «Les gens ont commencé à se rencontrer beaucoup plus qu’avant, explique-t-elle, et ça a créé une belle fraternité. Ils avaient tant soif de chaleur humaine! Mon but premier a toujours été de donner une âme à la communauté et de favoriser la rencontre du Christ. C’est exactement ce qui se passait, conclut-elle.»

C’est probablement par son plan pandémie a si bien fonctionné que son curé accepte sa nouvelle proposition inusité: changer toute l’approche de la catéchèse. «Je lui ai expliqué que ce que je voyais, c’était plus un temps où tout le monde est bienvenu, pas juste les personnes qui cheminent vers les sacrements. Je lui ai fait ma proposition: une catéchèse toute de suite après la messe du dimanche. Pas plus de 30 minutes, sans cahier, sans livre. Juste l’évangile du jour. La vieille formule des soirs de semaines avec des cahiers et tout le tralala, alors que tout le monde est fatigué, ça ne marchait pas pour moi», explique-t-elle encore.

  • Photo: Brigitte Bédard/Le Verbe

En tout cas, après la messe le dimanche où je suis allée, les quatre coins de l’église, sacristie incluse, étaient occupés par des parents, des quidams, des ados et des enfants. Ils se laissaient enseigner et échangeaient en toute simplicité.

Dès que son activité le lui permet, sœur Chantal est toujours vêtue de son habit bleu. Par les temps qui courent, on pourrait dire que ça aussi, c’est plutôt atypique. L’important pour elle, c’est d’être un signe visible. «Être habillée ‘’en sœur’’, ça fait de moi un point de repère. Dans les transports en commun, il arrive que des gens viennent me voir pour me raconter leur vie, me demander conseil. Je veux être là pour les écouter.» Mais si vous la croisez dans le rang des vis à la quincaillerie du coin, n’hésitez à lui dire «Bonjour, sœur Chantal!», même si elle porte la salopette et la casquette. C’est encore elle.

Brigitte Bédard
Brigitte Bédard

D’abord journaliste indépendante au tournant du siècle, Brigitte met maintenant son amour de l’écriture et des rencontres au service de la mission du Verbe médias. Après J’étais incapable d’aimer. Le Christ m’a libérée (2019, Artège), elle a fait paraitre Je me suis laissé aimer. Et l’Esprit saint m’a emportée (Artège) en 2022.