Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

L'ange gardien des policiers

Qu’on l’accepte ou non, les garants de la loi, eux aussi, sont faillibles. À une époque où l’on en parle trop peu, les besoins criants des collègues du policier à la retraite Jacques Denis Simard l’alertent et le mobilisent. Problèmes de dépendance, stress posttraumatique ou enjeux de santé mentale: la situation est parfois critique. C’est pourquoi il consacre sa carrière à soigner la vie intérieure de ceux qui sauvent des vies en fondant une maison d’hébergement pour les professionnels en uniforme: La Vigile. Rencontre avec un agent du Christ.

On ne soupçonne pas que ce diacre de 75 ans, avec son visage doux et paisible ainsi que ses vêtements civils, ait prêté mainforte aux victimes de la crise du verglas et du déluge du Saguenay, qu’il soit intervenu lors d’émeutes en tout genre et soit sorti indemne d’une prise d’otage. À consulter la feuille de route de ce policier d’expérience, on tourne des pages majeures dans l’histoire du Québec.

C’est d’ailleurs pendant la crise d’octobre 1970 que l’agent Simard entame sa carrière. La Sûreté du Québec (SQ) est alors en pleine période de recrutement. «J'ai commencé à y cheminer comme patrouilleur. Je me suis marié et j'ai eu des enfants. J’ai voulu y faire carrière», me raconte Jacques Denis.

Le néophyte a tôt fait de comprendre qu’il n’est pas appelé à monter les échelons de la hiérarchie. «Je n'étais pas un policier sévère. Quand j’arrêtais quelqu'un, s’il comprenait, j'étais porté à laisser aller. J'étais celui qui aimait mieux jaser avec le conducteur plutôt que de sévir. Et on écartait les non-zélés.»

L’agent Simard placera son zèle ailleurs.

Briser la carapace

En 1981, un ami le talonne pour qu’il participe à un temps de ressourcement organisé par le groupe Cursillo, un mouvement de l’Église catholique. Jacques Denis n’est pas un fervent croyant, mais il finit par céder, dans l’espoir que son ami cesse de l’importuner.

Parmi la dizaine d’hommes réunis, chacun prend la parole pour prier spontanément, à voix haute. L’agent Simard n’est pas dans sa zone de confort. «Quand arrive mon tour, je ne fais que pleurer. Mais ce ne sont pas des larmes de peine.»

«J’ai reçu une visite intérieure qui m’a transformé complètement. C’était comme une présence lumineuse, un grand amour qui m'envahissait. Il n’y a pas vraiment de mots pour l’expliquer», me confie-t-il, les yeux luisants comme si cela venait de se produire. «Comme policier, quand je vivais des choses difficiles, j’avais ma carapace qui me protégeait. Ma carapace n'était plus là. C'était invraisemblable pour moi de vivre ça.»

C’est alors que l’agent Simard revit les évènements douloureux de sa jeunesse. Témoin de la violence d’un père dont l’alcoolisme le conduira à la mort, le petit Jacques Denis est exposé trop tôt à la gravité de la souffrance humaine. Ce n’est qu’à ce moment qu’il comprend que cette épreuve n’est pas vaine: elle le préparait à sa mission.

Jacques Denis pense que les heures passées à épier sa mère alors qu’elle converse avec d’autres conjointes de mari alcoolique le disposent à une écoute empathique. Sa mère, «une sainte femme», lui apprend à percevoir l’alcoolisme de son père comme une maladie. Elle éduque ses enfants à ne pas juger trop sévèrement leur père.

«Bénissez-nous, monsieur l’agent»

L’expérience spirituelle de Jacques Denis est connue de certains de ses collègues. «Pour eux, c’était spécial. Quand nous étions dans des partys, ils venaient s'agenouiller devant moi pour demander une bénédiction en blague.» Pourtant, derrière les moqueries se cache parfois une grande vulnérabilité.

Un de ses coéquipiers lui parle de son problème d’alcool, de ses déboires conjugaux, de sa maitresse. L’agent Simard tente de l’apaiser comme il peut, avec des moyens limités. Son collègue aurait besoin d’un endroit où prendre un pas de recul, mais M. Simard n’en trouve aucun qui lui convienne.

Pendant un jogging matinal, au tournant d’un chemin de terre, son regard se pose sur une maison. Il pressent un fort appel: les policiers ont besoin d’un lieu d’hébergement garantissant leur anonymat. Alors qu’il n’existe pas encore de programme d’aide aux policiers à proprement parler, ce serait la solution à bien des maux.

«La dépendance, les idées suicidaires, les dépressions, les posttraumas: toutes ces problématiques prennent différents visages», me décrit Jacques Denis qui, pour sa part, semble avoir été épargné de ces risques du métier. «Des situations pénibles comme des décès et des scènes d’horreur, j’en ai vu, mais ça ne m’a pas traumatisé. La différence majeure entre un traumatisme qui colle et un qui ne colle pas, c’est la peur que ça se reproduise. Le posttrauma n’a pas collé sur moi, et je pense que c’est à cause de ma foi. Le remède à la peur, c’est la confiance», avance Jacques Denis.

Agent de la paix

«As-tu déjà pensé à devenir diacre?» lui lance tout bonnement son épouse Diane pendant un déjeuner. S’il voit l’idée comme un sympathique plan de retraite, Jacques Denis remet son préjugé en question après deux autres interpellations semblables le même jour. Frappé par la coïncidence, il y entend un appel et voit une occasion de se faire proche de la détresse des policiers.

«Quelques jours après, deux de mes collègues décèdent à la suite d’un accident grave alors qu'ils sont en devoir. J'ai pris soin des deux veuves pendant plusieurs mois. Quand les apôtres ont institué le diaconat, c’était pour prendre soin des veuves et des orphelins. Ça venait confirmer mon appel.»

Chemin faisant, l’agent Simard est désigné responsable du premier programme d’aide aux policiers de la SQ pour l’est du Québec. Libéré de ses mandats habituels comme patrouilleur, il parcourt des centaines de kilomètres avec sa pagette, voyageant entre la Gaspésie, le Saguenay–Lac-Saint-Jean et la Côte-Nord. Il multiplie les rendez-vous et n’est pas souvent à la maison. Mais ce n’est toujours pas suffisant. Ses collègues ont besoin de soins plus soutenus.

Le diacre 

Du grec diaconos qui veut dire «serviteur», le diacre permanent est un homme marié ou célibataire au service de l’Église. Il assiste le prêtre durant la messe et peut présider des baptêmes, des mariages ou des funérailles sans eucharistie. En tant que signe du Christ proche de chacun, on peut lui confier une mission particulière dans le monde séculier.

À plein rendement

Entretemps, l’appel à fonder un lieu d’hébergement murit dans le cœur de Jacques Denis. En 2003, il met sur pied la charte de l’organisme La Vigile. S’il n’a pas encore de maison, il offre tout de même un programme thérapeutique aux professionnels en uniforme, en partenariat avec deux centres de traitement de la dépendance de Québec. Malheureusement, dans le cadre de ce programme, il arrive que des policiers soient en contact avec des clients aux antécédents criminels.

Il lui faut dix ans et beaucoup de confiance pour trouver l’ancien presbytère de l’église Saint-Grégoire, à Québec. Dès l’ouverture, les seize chambres de la maison sont aussitôt remplies. Le roulement est ininterrompu. On y séjourne un mois, le temps de repartir sur d’autres bases. La transformation des cœurs meurtris fait tenir bon Jacques Denis dans une bataille qui n’est pas gagnée: trouver du financement pour rendre la thérapie accessible.

«Pendant cinq ans, je faisais des angoisses épouvantables. Je remettais mon salaire dans la cagnotte, on avait des déficits. Des policiers venaient, et certains n’avaient pas de fonds pour se payer une thérapie de 5000 $. Un alcoolique garde tout son argent pour boire. Je faisais 70 heures par semaine, mais ça sauvait des vies. L'Association des policières et policiers provinciaux du Québec a finalement accordé la couverture complète du séjour pour ses membres», me raconte Jacques Denis, à la retraite depuis 2018.

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«Dans l’Empire romain, les vigiles exerçaient un travail de surveillance de nuit. Ce sont parmi les premiers policiers. Pour moi, la mission de La Vigile, c'était de prendre soin de nos membres pour qu’ils continuent à être vigilants dans leur travail.»

Sarah-Christine Bourihane
Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe médias ! Elle est formée en théologie, en philosophie et en journalisme. En 2024, elle remporte le prix international Père-Jacques-Hamel pour son travail en faveur de la paix et du dialogue.