
Amélie, ou comment renverser un quiproquo
C’est à 24 ans qu’Amélie comprend qu’elle a cru à un mensonge toute sa vie. Dans son cœur de petite fille de 8 ans, rieuse, joyeuse et tapageuse, s’est incrusté un quiproquo qui allait écrire l’histoire de sa vie de femme en devenir. Seul un miracle pouvait lui rendre la vue, lui révéler la vérité sur elle-même. Récit d’un traumatisme qui s’évanouit sous une lumière nouvelle.
À 8 ans, Amélie se fait garder par sa grande sœur Josianne, qui vient de se marier avec Thomas. Ils s’installent tous les trois sur le lit pour regarder un film. Au bout d’une heure, Josianne tombe de sommeil et décide d’aller dormir sur le canapé du salon, question de laisser les deux autres terminer le film. Peu de temps après, c’est Thomas qui s’endort. Dans son sommeil, il se tourne et enlace Amélie. La prenant pour Josianne, il lui met la main sur un sein.
Amélie fige. Les minutes s’écoulent à chercher une manière de s’extirper de sa mauvaise posture. Elle y parvient, va droit dans son lit et réussit à s’endormir sans trop de problèmes. «Le plus étrange, c’est que je n’avais pas vraiment été perturbée par ce qui s’était passé; je comprenais que c’était une erreur, un malentendu.»
Le lendemain matin, à son réveil, elle entend le couple rire aux éclats dans la cuisine.
Aujourd’hui âgée de 36 ans, Amélie se souvient. «À mon entrée dans la cuisine, Thomas me lance en riant quelque chose comme: “C’est drôle, ça! Comment j’ai pu me tromper entre toi et ta sœur! Ce n’est pas comme si c’était voulu! T’es même pas encore formée! Y a rien à caresser là!” Je me rappelle la honte de mon corps “pas encore formé”. Comme s’il s’agissait de quelque chose de risible. Je me sentais tellement humiliée dans mon corps d’enfant.»
«Je ne m’étais pas sentie abusée, ou quelque chose comme ça, mais les paroles de mon beau-frère, leurs rires à tous les deux, ça, je ne pouvais plus les sortir de ma tête. J’ai parlé du “malentendu” avec ma mère un peu plus tard, mais je n’ai pas exprimé la moquerie ni l’humiliation que j’avais ressentie par rapport à mon corps.»
À cet âge, comment exprimer ce genre de chose? Le sentiment demeure et s’incruste. L’humiliation se transforme petit à petit en peur d’être touchée, et précisément d’être touchée par un homme.
«J’étais guérie. Je le sentais. Je le savais. Je n’étais plus une enfant humiliée.»
Révélation
Ce n’est que 16 ans plus tard, lors d’un weekend pour jeunes organisé par une communauté chrétienne, que la lumière se fait sur cette histoire de peur. Pendant une soirée de prière, quelques jeunes demandent qu’on prie pour eux. Ils s’avancent alors au pied d’une grande croix de bois, s’agenouillent et formulent dans leurs propres mots leur demande de prière. Amélie fait partie du lot.
«Le weekend portait sur les serments intérieurs qu’on avait pu prononcer dans nos vies. Lors d’un enseignement, j’avais compris qu’on pouvait se jurer des choses à soi-même, ou encore se raconter des mensonges sur soi-même, sur sa vie, sur son passé, de façon inconsciente. Moi, j’avais réalisé que je vivais avec une peur qu’on me touche, mais ce n’était pas clair. C’était une zone grise. Je devais verbalement renoncer à cette peur… j’en tremblais de tout mon corps! Puis, le groupe a prié pour moi pendant un bon moment.»
Illustration: Mélanie Grenier
La source de la peur s’est révélée peu à peu. Morceau par morceau, il émergeait des profondeurs de l’âme.
«J’ai vu, avec stupéfaction, qu’à partir de ces paroles prononcées par mon beau-frère, je m’étais enfermée, emmurée dans la peur. C’était très clair. Il y avait un avant et un après. Par exemple, à partir de ce moment, tous mes amis ont changé; ma gang de gars a disparu et je suis entrée dans une gang de filles. J’ai vu aussi que j’avais fait le choix d’un métier de filles, où l’on ne travaille qu’avec des filles – l’enseignement au primaire. J’ai vu une photo de moi à l’âge de six ans. J’étais sur mon vélo, dans la rue, avec ma petite jupe, et il y a dix gars autour de moi! C’étaient mes voisins. J’étais la seule fille! J’étais très féminine, mais toujours entourée de garçons à faire du vélo, à jouer au ballon-chasseur!»
Autre stupéfaction: tous les gars qu’elle avait «éliminés» dès le premier soir, pour n’importe quel prétexte. Aucun n’avait été plus loin que le premier rendez-vous. «J’étais difficile, certes, mais je ne donnais même pas la chance au coureur. Dès qu’il y avait un rapprochement, je bloquais.»
En sortant de cette retraite de jeunes, Amélie n’est plus la même. «J’étais guérie. Je le sentais. Je le savais. Je n’étais plus une enfant humiliée. D’ailleurs, lors de la prière, j’avais reçu la parole de Dieu: “Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant” (1 Co 13,11). Pour preuve, deux mois plus tard, le 14 février 2014, je rencontrais Jonathan, mon mari!»
Discernement
Jonathan ne lésine pas. Peu de temps après leur rencontre, il commence à lui parler de mariage. Malgré cela, en septembre, Amélie quitte le pays pour un temps de discernement de trois mois. Elle s’était toujours sentie appelée à la vie religieuse, et là, soudainement, c’était le mariage? Comment envisager le mariage quand on a craint d’être touchée toute sa vie? Et cette vocation religieuse? Était-ce une fuite?
«On s’est fréquentés tout l’été, avant mon départ. Je lui ai tout raconté: que je n’avais jamais eu de chums, que je les éliminais en partant, que j’en avais embrassé un une fois, mais que rendu là, ça bloquait, et que je ne savais pas si j’étais prête à avoir quelqu’un dans ma vie. Il était très ému par ma transparence, ma vulnérabilité. À partir de là, je peux dire qu’il a pris soin de moi, de ma blessure. Il la chérissait comme si c’était un trésor à protéger, quelque chose de sacré. Il était très attentionné, très doux. Il vérifiait toujours si je me sentais bien, si j’étais à l’aise. Pour lui, ma confidence était une marque de confiance. Il voulait s’en montrer digne. Je me sentais bien avec lui; il était si attendrissant. Devant lui, j’étais désarmée. Quand je suis partie en septembre, je me disais que je pourrais, si Dieu le voulait, m’engager avec cet homme-là.»
Dès le début de son discernement, Amélie met cartes sur table avec Dieu. «Je lui ai dit: “Alors? Tu me veux célibataire, religieuse ou mariée?” Toute ma vie, j’avais eu l’impression que j’allais demeurer célibataire ou devenir religieuse. Mais avec ce que je savais maintenant de cette peur qui m’avait empêchée d’être vraiment moi-même, comment pouvais-je véritablement discerner, faire le bon choix, quand il n’y avait aucun homme autour de moi, jamais?
«J’ai eu une réponse qui a rendu simple ce qui était compliqué. J’assistais à un enseignement sur la vocation religieuse. Intérieurement, j’ai dit: “Hé! Seigneur! Je ne suis pas prête à me marier pantoute!” Et c’était comme s’il m’avait répondu: “Ben voyons, Amélie. Je ne te demande pas de te marier avec un inconnu, je te demande de te marier avec Jonathan.” Et là, aussi bizarre que ça puisse paraitre, je me suis entendu dire: “Ah! OK. Si c’est avec Jonathan, c’est correct.”»
Trop simple pour être vrai. Et pourtant, si. En rentrant au pays, c’est Amélie elle-même qui est allée voir Jonathan. «Si tu veux me demander en mariage, je suis prête!» lui a-t-elle lancé. Un an plus tard, c’était chose faite!
— Et tu n’as pas craint de retomber dans la peur? En neuf ans de mariage, n’as-tu pas eu certains blocages?
«Je ne dis pas qu’on n’a pas eu besoin de faire des ajustements de part et d’autre. Je suis arrivée avec mon bagage, mais mon mari aussi est arrivé avec le sien. Jonathan souffrait d’un handicap neurologique qu’il n’avait jamais partagé avec personne, même pas à ses parents! Ce n’est qu’après un an et demi de mariage qu’il me l’a révélé… Je dois dire que ça a causé tout un émoi dans notre couple! Moi qui avais été si transparente lors de nos fréquentations! Je ne comprenais pas comment il avait pu vivre ainsi, comme dans une double vie, aussi longtemps.»
— J’imagine que cette sortie du placard a secoué la confiance?
«Eh bien, j’aurais pu me laisser aller à la méfiance, mais j’ai choisi la compassion. Jonathan avait été si accueillant envers moi dans nos débuts. C’était à mon tour de l’accueillir tel qu’il était dans toute la vulnérabilité de son corps. La peur que j’avais trainée une bonne partie de ma vie, la guérison de cette blessure me permettaient d’avoir cette force désormais.»
La tendresse, l’empathie, l’accueil de la différence, le respect des limites, voilà peut-être la véritable force. Amélie acquiesce: «Oui, je dirais même qu’avec les années, ce sont nos blessures qui sont devenues le ciment de notre couple.»



