
VAR
J’ai habité plus de dix années dans le Var, en Provence. Comme bien des départements français, celui-ci porte le nom d’un fleuve, mais détient, seul entre tous, l’insigne particularité de ne plus posséder le moindre méandre du cours d’eau dans ses frontières. Comme quoi le temps emporte tout, même les fleuves, même le Var. Ce nom est désormais mondialement connu, mais par quiproquo. La région qu’il désigne, elle, est mondialement méconnue. C’est qu’un acronyme globish l’a confisqué.
«Var» n’a plus rien à voir avec ces restanques qui échelonnent les oliviers, les vignes et les cigales.
De son nouvel emploi, j’ai facilement inféré que la première lettre renvoyait au mot video. Que dissimulaient les deux autres? Action replay? «Assez rigolé», me répliqua un camarade qui ne pouvait croire à ma crasse ignorance. «Tu sais bien que ça veut dire Video assistant referees…» Je fis semblant de l’avoir toujours su: «Bien sûr, c’est de l’AVA.» Je parlais son langage, mais en français. Je disais AVA pour «Assistance vidéo à l’arbitrage».
Nous avons tous eu l’occasion d’apprécier ce nouveau geste du soccer: devant une action litigieuse, l’arbitre court en marge du terrain en sifflant et en décrivant avec les mains les contours d’un écran. Il n’en croit plus ses yeux. Il veut couper court aux revendications des deux équipes. Il en appelle au VAR, qui peut tout renverser.
Si c’est un but des Bleus, les supporteurs des Verts prient ce nouveau dieu des caméras et des détecteurs laser pour qu’il révèle le hors-jeu. Si c’est un tacle des Verts dans la surface de réparation, les supporteurs des Bleus supplient ladite divinité qu’elle ordonne illico la pénitence de la pénalité. Si Dieu sonde les reins et les cœurs, le VAR pèse les passes et les gestes. De lui dépend le retournement du match, lequel n’a plus lieu sur l’ouverte et verte pelouse, mais dans les coulisses de sa numérisation.
Comme toujours, l’innovation technologique se présente en simple assistante et fonctionne bientôt en protagoniste majeure. Elle change la configuration de départ. Elle se rend indispensable. La voiture était censée nous mener plus rapidement d’un point à un autre: voici que tous les paysages sont redessinés par les autoroutes (en même temps que disparaissent les chevaux).
Le VAR est censé assister l’arbitre: ce dernier peu à peu se déresponsabilise. Au lieu de se fier à son corps qui court parmi les joueurs et au jugé de son œil nu, il doit le céder à des drones. Il affirme le point; l’appareil peu après l’infirme. Tandis que l’officialité épiscopale multiplie les reconnaissances de nullité de mariage, l’arbitrage vidéo multiplie les annulations de but. Trente-sept en une saison pour l’équipe du Real Madrid, soit plus de 25 % du total. L’après-coup virtuel l’emporte sur le coup de tête ou le coup de pied réels. Le match est de plus en plus interrompu, haché par cet épi-, ou ce méta-, match qui se déroule sur les écrans subsidiaires. L’annulation de but devient un évènement aussi important que le but lui-même. De même que l’annulation de l’homme. De même que l’annulation du Var.



