
Payer les parents pour désengorger les garderies
Septembre approche à grands pas. Ce sera le moment de la rentrée, du retour au travail et de l’intégration à la garderie… pour ceux qui ont une place, bien sûr. Que ce soit par désir ou par dépit, il y a présentement au Québec 63 277 enfants de 1 à 4 ans qui ne fréquentent ni la garderie ni la maternelle. Dans quelques semaines, mon bébé les rejoindra, et moi, je resterai à la maison pour m’occuper de lui.
Selon le récent rapport de l’Institut Cardus, Ni universel ni équitable, une allocation généreuse devrait être accordée aux parents dans ma situation, afin de pallier les limites du système public actuel. Doit-on vraiment payer les parents pour qu’ils puissent s’occuper de leurs enfants?
Le chercheur et chroniqueur Étienne-Alexandre Beauregard soutient dans le rapport que, 30 ans après la création du réseau des Centres de la petite enfance (CPE) au Québec, celui-ci ne remplit toujours pas ses missions d’universalité et d’équité, laissant trop d’enfants de côté.
La pression monte
Malgré les promesses électorales et les annonces gouvernementales, l’État n’arrive pas à fournir une place subventionnée pour chaque enfant. Certes, le nombre d’installations augmente, mais la liste d’attente croît plus rapidement encore. Il y a présentement plus de 30 000 enfants au Québec en attente d’une place dans un milieu de garde subventionné (Beauregard, 2026 : 7). Ce nombre demeure relativement stable depuis quelques années.
Pour Beauregard, le système actuel est inéquitable, car il finance à différents niveaux la garde et l’éducation des tout-petits québécois. L’État paie environ 70$ par jour pour une place en CPE contre 33$ pour une place dans une garderie non subventionnée, somme versée aux parents sous la forme de crédit d’impôt (2026 : 11). L’État ne paie cependant rien pour les «libérateurs de place», ces bambins qui ne fréquentent pas de milieux de garde extérieurs à la maison (2026 : 12).
Pourtant, l’État finance bien le maintien à domicile des personnes âgées, pour leur propre bien-être évidemment, mais aussi pour libérer des places en CHSLD. Je pense qu’une même logique pourrait ainsi s’appliquer à la garde d’enfant. Si, pour une fraction du cout d’une place en CPE, on permettait aux parents qui le souhaitent de garder leur enfant à la maison, pourquoi s’en priver?
Pénurie de parents
Les choses n’ont pas tellement changé depuis 2021, quand la chroniqueuse Florence Malenfant proposait dans ces pages un renversement de perspective. Selon elle, nous n’avions alors pas tant une pénurie d’éducatrices qu’une pénurie de parents. «Si, en tant que parents, écrivait-elle, on était valorisés lorsqu’on prend la décision d’élever nous-mêmes nos enfants, d’être nous-mêmes leur milieu de garde, leur milieu familial, je suis persuadée que la situation en garderies serait complètement différente.»
Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe
L’Institut Cardus abonde ainsi dans le même sens, en mettant en avant le financement direct des familles pour la garde d’enfants. Beauregard (2026 : 18) avance que la moitié des Québécois préfèrent ce modèle, qui plait même aux deux extrémités du spectre gauche-droite. En effet, il soutient que Québec solidaire (QS) comme le Parti conservateur du Québec (PCQ) proposent une allocation supplémentaire pour la garde d’enfants.
L’auteur du rapport me semble cependant éluder des nuances importantes entre les positions de ces deux partis. Là où il voit un rapprochement, je vois plutôt deux visions opposées.
En effet, QS propose une aide urgente et temporaire pour les parents qui sont en attente d’une place en garderie. Cette allocation proposée par les progressistes n’inclut pas les parents qui souhaitent s’occuper eux-mêmes de leurs enfants. J’imagine qu’ils y verraient un retour en arrière, une manière d’inciter les femmes à rester à la maison.
Le PCQ, de son côté, propose concrètement la privatisation des CPE en transférant leur financement directement aux parents. Pour les conservateurs québécois, la création d’une allocation pour la garde d’enfants doit s’accompagner du définancement progressif des garderies subventionnées.
La Finlande en exemple
Considérant les nuances importantes entre les positions de ces deux partis, et devinant que l’Institut Cardus — comme Étienne-Alexandre Beauregard — penche plus naturellement vers des positions conservatrices, j’ai été étonnée de voir l’exemple de la Finlande comme modèle pour le Québec dans le rapport Ni universel ni équitable.
Certes, ce pays nordique offre une allocation pour garde d’enfants aux parents qui ne souhaitent pas envoyer leur progéniture dans un milieu de garde extérieur à la maison. De même, la Finlande propose aussi une allocation flexible pour soutenir financièrement les parents qui souhaitent réduire leurs heures de travail et passer davantage de temps avec leurs bambins.
Mais ces deux mesures existent en plus d’un réseau de garderies hautement subventionnées par l’État, et non pas à sa place. En outre, les garderies finlandaises sont gérées par les municipalités et fonctionnent sur la base d’un tarif modulé selon le salaire des parents, allant de 0$ à près de 500$ par mois.
Les Québécois ont l’habitude de prendre les pays scandinaves comme exemples, et les progressistes s’en plaignent rarement. Mais, pour l’Institut Cardus, ce n’est qu’un pis-aller.
Dans un rapport de 2019 intitulé Cash benefits for families and a national daycare system?, l’Institut Cardus pose frontalement la question qui divise les conservateurs des solidaires. On peut y lire qu’une allocation financière donnée directement aux parents est préférable au financement d’un réseau public de garderies. Pour Cardus, c’est seulement si des places subventionnées doivent être créées que le modèle finlandais devient préférable.
Le think tank canadien a eu l’occasion de répéter cette position à de multiples reprises depuis que le gouvernement fédéral a annoncé sa volonté de financer un programme de garderies à 10$ d’un océan à l’autre. Comme au Québec les places subventionnées existent déjà, le modèle finlandais est proposé par Cardus comme une manière de pallier le système actuel, qui ne finance que les milieux de garde, et ce, d’une manière qui n’est ni universelle ni équitable, selon eux.
Payé pour être parent
Revenons au pari de Florence Malenfant.
Je pose la question sincèrement : les parents resteraient-ils davantage à la maison avec leur enfant s’ils recevaient une compensation financière pour le faire?
J’aimerais vraiment partager l’optimisme de Florence et répondre par l’affirmative. Je crois sincèrement que la meilleure place pour les tout-petits, c’est dans leur propre milieu. Toutefois, pour l’avoir essayé, cinq fois plutôt qu’une, je sais combien ce choix de vie peut être exigeant. Dans mon foyer, l’aspect financier n’est pas le seul facteur, ni même le premier, qui entre en jeu dans cette décision.
Rester à la maison n’est pas une occupation qui a une moindre valeur qu’un travail rémunéré. Rester à la maison, c’est une vocation. C’est un choix de nature existentielle.
Alors tant mieux si l’État veut soutenir financièrement les parents qui prennent cette voie. Si une allocation peut aider les parents qui le souhaitent à choisir ce mode de vie, c’est une bonne chose.
Mais moi, à tout prendre, je garde ma place en CPE.


