La vie en location

La consommation a bien changé dans les dernières décennies. Alors que l’on achetait traditionnellement un bien pour toujours, de plus en plus d’entreprises nous proposent de payer pour accéder immédiatement à des biens et services. Netflix et Spotify en sont sans doute les exemples les plus célèbres, mais ce modèle s’étend désormais bien au-delà du numérique, notamment aux transports avec Uber et même aux espaces de bureau avec WeWork.

Cet engouement s’inscrit dans un mouvement de fond, alors que notre culture érige en idéal la liberté de celui qui «garde ses portes ouvertes» et évite les engagements trop pesants. Ainsi, on se méfie de la responsabilité nécessaire pour prendre soin d’un bien, qui implique constance et entretien. La propriété, justement, nous oblige, crée un lien durable. À l’inverse, si l’on ne possède pas, on peut toujours effectuer un demi-tour, rompre l’abonnement ou changer de service sans réelle conséquence. Ce nouveau paradigme se reflète aussi dans nos relations, toujours plus friables et jetables. Trop souvent, nous craignons de perdre en autonomie ou de «mal choisir», en amitié comme en amour.

La situation économique actuelle nous montre pourtant le côté sombre de cette fluidité, qui porte aussi en elle une dépossession. La difficulté croissante pour les jeunes d’accéder à la propriété met en lumière l’importance de celle-ci, qui constitue la plus importante part du patrimoine de beaucoup de nos concitoyens. Pour une maison comme pour une relation, ce en quoi on investit et dont on prend soin gagne en valeur. Inversement, la location nous garde constamment en état de dépendance, en concentrant les gains chez les quelques-uns qui possèdent encore, et qui collectent de tous les autres.

On tend trop souvent à oublier que la responsabilité est garante de liberté. Quiconque se fie sur Netflix ou Spotify pour accéder au divertissement sous-traite ses choix culturels à autrui, pour le meilleur et pour le pire. Il y a tout à craindre d’une existence uniformisée, où nous confions à une poignée d’entreprises le soin de choisir notre mode de vie, nos envies ou notre imaginaire culturel. De la même manière, des relations de surface, transactionnelles, menacent de s’effriter dès lors que l’utilité n’y est plus, exemptes qu’elles sont du désintéressement et de l’attachement qui se développent dans le temps long.

À l’ère de l’instantané, il y a sans doute peu de décisions aussi contreculturelles que de s’engager sur le temps long envers une personne, une activité ou un lieu. Pourtant, il s’agit de l’unique manière de transcender des relations de surface pour embrasser toute la profondeur et la liberté qui viennent avec l’enracinement. Celui qui vogue dans l’existence sans attaches fluctue au gré du vent, alors que celui qui cultive ses ancrages demeure solide comme le roc quand la bourrasque souffle. Planter des racines, fonder une famille, s’astreindre à une discipline: tels sont les antidotes au fantasme d’une liberté faite de distance et de dépossession, et à l’absence de sens qui l’accompagne.

Étienne-Alexandre Beauregard
Étienne-Alexandre Beauregard

Auteur de plusieurs essais de pensée politique, Étienne-Alexandre Beauregard est chercheur à l'Institut Cardus. Entre 2022 et 2025, il est rédacteur de discours et conseiller à la planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.