La faim justifie-t-elle les moyens?

Je ne vous dirai pas où je vais à la messe.

Elles sont rares les activités gratuites, avec stationnement, à faire un dimanche en famille. Je m’en voudrais de provoquer une ruée vers ma paroisse et au point où il n’y aurait plus assez de bancs vides pour asseoir notre dizaine d’héritiers ensemble.

Un lieu qui récolte quand même 29 avis sur Google avec un score moyen de 4,6 étoiles sur cinq. Accueil: chaleureux. Architecture: potable, pour un quartier paumé. Homélies: édifiantes. Sauf l’autre jour. Le curé était absent et c’était un remplaçant.

«Ce dimanche, frrrères et soeurrrs, Jésus nous rappelle l’importance de l’amour. D’ailleurs, si les millionnaires partageaient un peu plus, il n’y aurait plus de famine en Somalie… blablabla.»

Les bonnes brebis des premiers rangs sont flattées. Forcément, s’ils ne sont pas des magnats de la tech ou des politiciens de gauche-centre-droit dont le nom figure parmi les invités d’une fête secrète sur une ile privée avec séances de massage par de trop jeunes personnes, les paroissiens figurent du côté des gentils. #EpsteinFiles.

Rassurant de ne pas être aussi dégueulasse que «ces gens-là», n’est-ce pas?

Tant qu’à nous parler d’injustices en ce très-bas-monde, je mets au défi les prêtres qui me lisent (je vous connais, ne vous cachez pas) d’y aller à fond et de nous citer le Catéchisme. On y lit que les plus à risque de succomber à leurs convoitises criminelles sont:

«les marchands qui désirent la disette ou la cherté des marchandises, qui voient avec chagrin qu’ils ne sont pas les seuls pour acheter ou pour vendre, ce qui leur permettrait de vendre plus cher et d’acheter à plus bas prix.» (no 2537)

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Cet hiver, un malcommode commando de «Robins des ruelles», dévalise deux épiceries montréalaises pour ensuite redistribuer le butin aux oubliés du système.

Le monsieur de l’association des épiciers sanglote dans La Pravda locale que ces commerces ont à cœur le bienêtre de leurs actionnaires employés et craignent l’escalade de ce type d’actions vers la violence. Émouvant.

Mon fils de dix ans, lorsque je raconte l’étonnant larcin autour d’un souper bien gras de banlieusard bourgeois, me demande: «Père, est-ce mal de voler pour donner aux pauvres qui ont faim?»

Grande question. Laisse-moi d’abord finir ma bouchée. On ne peut justifier un mal en vue d’un bien. (Non, je ne ferai pas ce jeu de m… Ah, et puis merde. La faim ne peut justifier les moyens.)

Parce que tu ne voleras point, for sure. Mais «il n’y a pas de vol si le refus [du bien par son propriétaire] est contraire à la raison et à la destination universelle des biens.» (encore le Catéchisme, no 2408). Resterait maintenant à déterminer si le capitalisme quasi-monopolistique du secteur alimentaire et l’agrément des actionnaires répondent à ces critères.

Voilà de quoi nourrir une belle homélie. Mais puisque la canaillerie n’est pas l’apanage des puissants, je pense qu’il faudrait distribuer les taloches démocratiquement, et en offrir aussi quelques-unes aux bonnes ouailles des premiers bancs.

Je vous laisse donc avec une petite dernière pour la route. «Les détenteurs de biens d’usage et de consommation doivent en user avec tempérance, réservant la meilleure part à l’hôte, au malade, au pauvre.» (no 2406)

À bon entendeur. (Elle est pour moi celle-là. Merci.)

Antoine Malenfant
Antoine Malenfant

Animateur de l’émission On n’est pas du monde et directeur des contenus, Antoine Malenfant est au Verbe médias depuis 2013. Diplômé en sociologie et en langues modernes, il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.