
Hommage à ma vieille face
Lentement mais surement, j'accumule beaucoup plus de connaissances sur la chirurgie esthétique que je ne l'aurais souhaité. Un bon matin, je me vois dans le miroir et je pense que mon visage est en train de tomber. Je veux être optimiste: tout ce qui monte doit redescendre. «Vieillir, c'est vivre», dit une publicité. Jusqu'à ce que l'algorithme en décide autrement. Mon cellulaire, avec ses superpouvoirs, doit percevoir mon vacillement. Il juge que le moment est venu de m'inonder de stratégies de gestion du double menton. Ça va du massage traditionnel chinois à la liposuccion. L'injection d'acide désoxycholique est l’option mitoyenne.
Impératif bienêtre
Si j'en avais vraiment envie, je pourrais m'offrir ce qu'on appelle pudiquement un «soin». Quelque chose en moi résiste, pourtant. Je crains qu'une telle intervention se devine et nuise à mon «aura» de wannabe pasto-justicière. Je m'arrête: depuis quand est-ce que je me soucie du regard des autres? Je sais bien qu'au fond peu de gens me jugeraient si je succombais à l'air du temps. Qui pourrait me reprocher de me prioriser? «Parce que je le vaux bien», susurre une autre publicité.
Ce slogan fonctionne parce qu'il porte une part de vérité. Quand le doute s'installe, je vais au bout de mon histoire. Admettons que je choisisse de régler mon problème de double menton. Quelle sera la suite? Le mommy makeover, une série d’interventions qui promet d'effacer du corps toute trace de maternité? Je ne vois pas comment gagner contre cette carcasse vouée à se dégrader.
Mon corps, mon choix
Les normes de beauté évoluent continuellement. Avec du recul, elles nous apparaissent souvent absurdes. Durant la Renaissance, des nobles s'épilaient la ligne des cheveux et les sourcils pour agrandir le front, signe de raffinement et d'intelligence. Aujourd'hui, le «visage Instagram» remplace ce front haut et dégagé. Dans cinquante ans, on trouvera probablement ça aussi étrange. En croyant se distinguer, on se conforme. Les normes changent, le mécanisme reste intact.
La liberté ne s'exerce jamais en dehors de tout contexte. Nos choix sont toujours situés, toujours contraints. Le féminisme libéral a raison de défendre l'autonomie; il a tort de croire qu'elle suffit. Pendant que je me scrute dans le miroir, des femmes meurent en couches, fuient un conjoint violent, boivent de l'eau polluée. Elles n'auront peut-être pas le privilège de vieillir.
Miroir, miroir
Les contes pour enfants transforment parfois les vieilles femmes en sorcières aigries, rongées par la jalousie. De mon côté, je suis soulagée de ne plus avoir à compétitionner pour attirer l’attention d’un prince charmant. Jamais je ne changerais de place avec la jeune fille que j’ai été.
Je reviens à cette intuition: mon corps n’est pas une cuisine à rénover. Il n’est pas voué à rester au gout du jour.
J'aurai toujours de l'empathie pour celles qui naviguent comme elles le peuvent dans ce système. Mais au lieu d’élargir encore les canons de la beauté, je dis «merde» à cette culture qui nous apprend à voir le temps qui passe comme une défaite.
Miroir, miroir, je ne suis plus la plus belle.
Et alors?


