Désencombrer sa vie pour alléger sa mort

Ça fait près d’un an que je repousse ce moment. Je suis en train d’organiser mon espace et je ne veux garder que ce qui compte.

Depuis le décès de ma mère, je traine mon enfance dans six boites toutes débordantes de documents divers: bulletins scolaires, cartes d’anniversaire, coupures de journaux, etc. Me voici maintenant prise avec la tâche de trier ces fragments de notre histoire commune.

À deux reprises, j’ai été chargée, avec mon frère et ma sœur, de vider la maison d’un proche défunt. Je nous revois considérer les objets un par un pour choisir ce qui devait être conservé, vendu, donné ou jeté. De ma mère, je ne garde que des bijoux, quelques robes, un journal de grossesse et, bien sûr, des photos. Une statue de Marie façonnée par ma grand-mère. Le reste de sa vie est allé sur Marketplace, à la friperie du coin, et finalement au dépotoir.

Si elle avait vu tout ce que nous avons laissé sur le trottoir, elle serait morte une seconde fois.

L’art du désencombrement

Dans les dernières années, plusieurs personnalités ont fait leurs choux gras du minimalisme. Ce mode de vie, qui prône la libération du superflu, nous promet une existence plus épanouie, débarrassée de tout ce qui nous encombre.

L’art suédois du döstädning, tel qu’il est décrit par Margareta Magnusson dans un populaire essai, va plus loin. En faisant dès maintenant le grand ménage de notre vie, nous épargnons ce fardeau à nos survivants. Il ne s’agit pas seulement de faire de la place pour soi-même, mais de penser à ceux qui suivront.

Malgré tout le bien que l’on peut en attendre, ce processus est loin d’être simple. Moi, la première, j’ai eu un pincement au cœur en jetant, récemment, des bricolages faits par ma fille. Ça m’a plongée dans une nostalgie comparable à celle que je ressens quand je me départis de ses vêtements devenus trop petits.

Mais j’aurais beau tout garder, ça ne l’empêchera pas de grandir, et moi de mourir.

Ni le jour ni l'heure

Je suis sans doute encore un peu jeune pour m’adonner au döstädning. Mais je sais que nous ne connaissons «ni le jour ni l’heure» de notre mort (Mt 25,13). C’est pourquoi j’essaie de vivre dès maintenant en pensant à ce qui s’en vient. Pour cela, je dois délaisser ce par quoi je tends à me définir: des succès professionnels et matériels, essentiellement.

Car ma fille, un jour, n’aura pas qu’à faire le tri de mes possessions. Viendra le temps où elle devra discerner le cœur de son héritage spirituel, qui comprend l’ensemble des repères et des convictions que j’aurai bien voulu lui transmettre. Elle sera libre d’accepter ou de refuser la succession. Si je ne m’assure pas de mettre de l’ordre dans mes affaires, tout cela risque de finir à la poubelle.   

C’est peut-être davantage en m’abandonnant qu’en m’accrochant que je pourrai laisser le témoignage d'une vie vraiment réussie.

Valérie Laflamme-Caron
Valérie Laflamme-Caron

Valérie Laflamme-Caron est formée en anthropologie et en théologie. Elle anime présentement la pastorale dans une école secondaire de la région de Québec. Elle aime traiter des enjeux qui traversent le Québec contemporain avec un langage qui mobilise l’apport des sciences sociales à sa posture croyante.