
Nous avons perdu le contrôle de la prudence
«Moi, plus tard, je serai astronaute!» Bien sûr, mon trésor. Tu feras ce que tu veux. À nos enfants, nous serinons que tout est possible. Pourtant, au quotidien, nous leur interdisons tout un tas de choses. Il faut contrôler les risques. C’est plus prudent. Mais l’est-ce réellement? Qu’est-ce donc que la prudence et a-t-elle un lien de parenté avec le contrôle?
Je l’imagine comme un petit homme en complet noir fraichement repassé, les cheveux parfaitement peignés. Il est poli, toujours en avance à ses rendez-vous et ne dit jamais un mot de trop.
Avec un ruban, il surveille la hauteur et la pente des buttes de neige dans les écoles; il ne faudrait pas qu’un enfant se blesse. Une fois par an, il envoie des lettres aux jeunes trentenaires afin de leur rappeler d’enfanter; ce serait trop bête de manquer la période de fertilité. Aux ainés qui commencent à perdre la mémoire, il soumet prestement tous les documents requis pour faire une demande d’aide médicale à mourir; après tout, pourquoi risquer une fin de vie avec l’Alzheimer?
Je l’appelle Contrôle, mais il porte d’autres noms. Protection maximale. Prévoyance soucieuse. Assurance tous risques. Appelez-le comme vous voulez; il est omniprésent, de toute façon. Il s’immisce dans toutes nos actions, armé de sa science.
Dans la presse, il vous informe que 250 jeunes patients se sont présentés dernièrement à l’Hôpital de Montréal pour enfants en raison de blessures à la tête ou de fractures subies lors d’activités hivernales. Dans ses lettres, il vous rappellera qu’entre 30 et 35 ans, la probabilité de concevoir un enfant est de seulement 12% par cycle menstruel, alors qu’elle est de 25% à 25 ans. Ah! Et si vos parents n’ont pas souffert d’Alzheimer, Contrôle tiendra à vous rassurer: non, vous n’êtes pas pour autant sorti d’affaire, car seuls de 1 à 2% des cas sont héréditaires.
Un homme averti en vaut deux, comme on dit. Mais qu’en valent deux paralysés par la peur?
Notre rapport au risque
D’une façon plus ou moins consciente, nos choix visent souvent à maximiser les conséquences positives tout en minimisant les négatives. En témoigne cette belle sortie d’hiver, lors de laquelle on emmène le petit Marcel glisser au parc. Puisque deux tiers des fractures en traineau surviennent lors d’une collision, on évite donc de pousser le bambin près des modules de jeux ou d’une zone boisée: le frisson et les rires sont garantis, et les blessures largement écartées.
Cela dit, pour Contrôle, la minimisation des risques prédomine toujours.
On munit donc Marcel d’un casque, on s’assure à plusieurs reprises qu’il est mentalement prêt et Papa sera en bas de la pente à 10% pour le rattraper, au cas où. Évitons tous les risques. N’est-ce pas responsable et prudent?
Personnellement, j’en doute fortement. Il est grand temps de vérifier si Contrôle et Prudence sont bel et bien frère et sœur, ou s’ils ne sont que de simples cousins éloignés. Malheureusement, la génétique ne nous sera d’aucun secours. Les statistiques sont également muettes sur ce sujet. Pour débuter notre quête, il faudra se contraindre à explorer ce monde un peu désorganisé et souvent dangereux des idées.
Contrôle ne vise pas notre bonheur, mais simplement notre survie individuelle et individualiste.
Prudence part aux States avec une boussole et une balance
Depuis son couvent dominicain de Washington, le frère Gregory Pine se pose beaucoup de questions. «Sommes-nous heureux? Peut-on le devenir? Qu’est-ce que la grâce, et que sont les vertus?» Et, question qui m’intéresse le plus: «Qu’est-ce que la vertu de prudence?»
Car oui, j’ai découvert que Prudence est une vertu. Première grande différence avec notre ami Contrôle.
Contrairement aux roches, aux plantes et aux animaux, «[…] les êtres humains sont des créatures qui décident», écrit Pine dans son livre Prudence: Choose Confidently, Live Boldly (2022). Nous pouvons imaginer «[…] notre vie de différentes manières et choisir de la vivre comme bon nous semble. C’est un grand honneur d’être des créatures qui choisissent, et il est de notre responsabilité de bien choisir. Mais cela ne rend pas toujours les choix faciles.»
Parfois, les motivations derrière nos choix nous échappent — Pourquoi partons-nous glisser au parc avec le petit Marcel, déjà? Nos désirs de reconnaissance et de contrôle teintent aussi notre jugement — Les bons parents sortent dehors avec leurs enfants le samedi matin. Et ils leur mettent un casque, pour éviter une blessure (et aussi des jugements). Et puis, souvent, notre choix se tourne naturellement vers ce qui est facile et agréable. Sauf ce matin, car j’aurais préféré mettre Marcel devant la télé, bien honnêtement.
Mais comment faire les bons choix pour vivre une vie cohérente? «La réponse chrétienne traditionnelle est simple, poursuit Pine: par la croissance en vertu.»
Selon le Catéchisme de l’Église catholique (1992), la vertu est une «[…] disposition habituelle et ferme à faire le bien. Elle permet à la personne non seulement d’accomplir des actes bons, mais de donner le meilleur d’elle-même» (n˚1803). La capacité de bien choisir est ainsi proportionnelle à la croissance en vertu. «Non pas simplement une ou deux fois, soutient Pine, mais de façon constante et fiable. La vertu fait de nous des personnes qui choisissent bien, à un point tel que bien choisir devient une seconde nature».
Tel un musicien qui, à force de pratiquer, devient un virtuose — mot provenant de vertu — et prend d’autant plus de plaisir à jouer, l’homme qui grandit en vertu choisit le bien de plus en plus facilement, spontanément et joyeusement.
Et, pour nous aider à bien choisir, Prudence joue un grand rôle. C’est son rôle, en fait.
La prudence est la «droite règle de l’action» (formulation de saint Thomas d’Aquin), cette capacité de gouverner nos actions pour les orienter vers le bien. Telle une boussole, la vertu de prudence «[…] dispose la raison pratique à discerner en toute circonstance notre véritable bien» (Catéchisme, n˚1806). Et, telle une balance qui évalue chaque action, elle nous permet de «choisir les justes moyens» d’accomplir ce bien grâce à une analyse intelligente de chaque situation.
Bref, comme Contrôle, Prudence prend en compte les pour et les contre, et minimise aussi les risques lorsque nécessaire. Mais elle désire surtout éviter le mal, en gardant l’œil fixé sur le bien. Elle n’hésitera donc pas à nous dire de partir à l’aventure pour une cause juste, quitte à revenir avec quelques fractures. Et même au risque de ne pas revenir du tout.
Bref, pour que Prudence s’installe durablement chez nous, il faut d’abord la fréquenter souvent. Si on la délaisse, on risque fort de laisser le contrôle de nos vies à… Contrôle.
Contrôle s’installe dans le sous-sol des parents de la Gen Z
Si Prudence ose franchir la frontière pour rendre visite à Gregory Pine aux États-Unis, Contrôle préfère rester chez lui. Enfin, pas tout à fait. Car, chez lui, c’est en fait chez nous.
Dans le livre Génération anxieuse (2025), Jonathan Haidt fait un constat assez alarmant: nous surprotégeons nos enfants.
Selon Haidt, les parents sont devenus beaucoup plus inquiets et précautionneux à partir des années 1990, notamment à cause de la diffusion de nombreux reportages révélant des rapts d’enfants ou de la maltraitance infantile. «Si ces scandales — vrais et faux — ont permis d’améliorer les systèmes de détection et de signalement des agresseurs et des institutions complices, ils ont aussi eu une conséquence tragique: le sentiment généralisé qu’aucun adulte ne pouvait être laissé seul en présence d’enfants. […] Mais quand les adultes se retirent et arrêtent de s’entraider pour l’éducation des enfants, les parents sont livrés à eux-mêmes. Être parent devient plus difficile, plus angoissant, plus accaparant ».
N’ayant plus confiance en leur entourage et ayant très peur des inconnus, les parents se retrouvent seuls pour élever leurs enfants, qu’ils se doivent de surveiller en tout temps et en tout lieu. Ces précautions freineraient le plein épanouissement des enfants vers l’âge adulte, en réduisant considérablement le jeu libre, l’autonomie et la prise de risque chez les enfants. Or, les enfants sont, par nature, «antifragiles».
L’antifragilité est un concept développé par Nassim Taleb, un collègue de Haidt. Un verre à vin est fragile: au moindre incident, il se casse. Notre système immunitaire, par contre, a besoin d’être exposé aux virus et aux bactéries pour se renforcer: il est antifragile. De même, les enfants ont besoin de vivre des expériences palpitantes et risquées pour bien grandir. «Tels de jeunes arbres exposés à tous les vents, les enfants régulièrement confrontés à des risques mineurs deviennent des adultes capables d’affronter des dangers bien plus graves sans paniquer», explique Haidt.
Malheureusement, si le petit Marcel ne connait que de lentes descentes en traineau, si sa poussette ne fait jamais face au monde, et si, plus tard, il n’a pas le droit de grimper aux arbres, n’explore pas son quartier en solitaire, n’apprend pas à manier un couteau et ne peut jamais se bagarrer avec ses copains, on lui interdit finalement toute forme de risque. Les petits Marcel et les petites Marcelline n’ont plus l’occasion de «[…] surmonter leur anxiété, d’apprendre à gérer la prise de risque et à être autonomes, des capacités pourtant essentielles pour devenir des adultes sains et compétents», ajoute Haidt.
Comme le suggère Mariana Brussoni, qui étudie le jeu des enfants en Colombie-Britannique, il nous faut protéger les enfants «autant que nécessaire», et non pas «le plus possible», rapporte Haidt. Et pour cela, il faut dire adieu à Contrôle.
Contrôle ne vise pas notre bonheur, mais simplement notre survie individuelle et individualiste.
Contrôle et Prudence sont sur un bateau. Qui tombe à l’eau?
Vous l’aurez deviné: Contrôle et Prudence ne sont pas frère et sœur. D’ailleurs, ils ne sont pas vraiment cousins non plus. Leurs motivations sont trop différentes pour qu’on puisse les mettre dans la même famille.
Contrôle ne vise pas notre bonheur, mais simplement notre survie individuelle et individualiste. Il souhaite la persistance d’une vie sans peur et sans risque. Or, sans aventure, il n’y a plus de grandes joies ni de grandes peines; la vie devient fade et sans croissance. Une atmosphère grise qui explique en partie les niveaux de dépression et d’anxiété des jeunes générations comme celles de leurs parents.
De son côté, Prudence nous invite à affronter nos peurs, à évaluer les risques, à comprendre nos motivations et, plus largement, à nous tourner vers le bien plutôt que vers nous-mêmes. C’est d’ailleurs une particularité de l’espèce humaine, qui, pour être heureuse, doit se risquer à rechercher quelque chose qui la dépasse.
«Par la grâce de Dieu, assure Pine, la personne prudente peut, par ses choix, atteindre le véritable bonheur. Les roches ne le peuvent pas. Les arbres ne le peuvent pas. Les chiens ne le peuvent pas. Vous, si.»


