Illustration: Gabriel Ruest/Le Verbe

Les Sims passent aux mains des Saoudiens: faut-il boycotter? 

Le 4 aout dernier, un consortium saoudien a conclu l’achat d’Electronic Arts pour un montant de 55 milliards de dollars. Si l’Arabie saoudite est dans le classement mondial des pays les plus sévères envers les personnes ayant des attirances homosexuelles et de diverses identités de genres, elle a maintenant mainmise sur l’une des franchises les plus populaires auprès de cette communauté: Les Sims

Coté en bourse depuis 1990, le géant du jeu vidéo Electronics Arts (EA) passe au privé en aout 2026. Les nouveaux propriétaires? Le fonds d’investissement public souverain saoudien (PIF) à 93,4%, et les sociétés de capital-investissement Silver Lake Partners à 5,5%, et Affinity Partners à 1,1% – dirigée par Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump. C’est la plus importante acquisition par emprunt de l’histoire boursière!

Mass Effect, Battlefield, NHL, Madden, FIFA (FC), PGA Tour, Dragon Age, Need for Speed, Star Wars, Apex Legends, The SimsAvec toutes ses franchises et créations originales sur différentes plateformes, EA rassemble 700 millions de joueurs à travers le monde, tous aussi diversifiés que les types de jeux dans leur catalogue. Cela représente environ 13% de la population mondiale ayant accès à Internet, soit presque une personne sur huit.

Maxis, le studio américain appartenant à EA qui a développé plusieurs jeux, dont Les Sims, se veut rassurant. «Le changement n’est qu’une restructuration organisationnelle», peut-on lire sur leur site web.

Sur papier, les studios restent maitres de leur création. Pourtant, l’allocation des budgets aura des conséquences autant sur les projets que ceux qui les mènent à bien.

Chez les analystes boursiers, la question se pose: pourquoi privatiser une entreprise publique en bonne santé financière? C’est du jamais vu! Endettée de 18 milliards de dollars à la suite du rachat, l’entreprise prévoit maintenant d’importantes coupes budgétaires.

Des liens d’affaires… et d’amitié

Maxis nous dit également que l’administration Trump n’a aucun rôle à jouer dans la transaction… Mais il n’est peut-être pas inutile de rappeler où l’actuel locataire de la Maison-Blanche a fait son premier voyage en tant que président: Riyad, Arabie saoudite. Notons également l’amitié entre Jared Kushner et Mohammed ben Salmane, prince héritier d'Arabie saoudite, qui dépasse largement la relation diplomatique – et qui mériterait à elle seule une série dramatique de plusieurs saisons!

D’ailleurs, saviez-vous que l’Arabie saoudite avait été l’un des premiers bailleurs de fonds d’Affinity Partners, l’entreprise de Kushner, à raison de 2 milliards de dollars? Serait-il alors farfelu de penser que ce rachat d’Electronic Arts se préparait depuis longtemps?

Certains diront que non, d’autres crieront aux théories du complot. Mais on peut quand même se demander pourquoi le prince saoudien veut prendre le contrôle d’une entreprise de jeux vidéos… S’il jouait à Civilization, on pourrait croire que Mohammed ben Salmane prépare une victoire culturelle!

Plusieurs membres de la communauté Sims, les Simers, reprochent également à Maxis d’être devenu trop politique. Le studio se défend: «Les Sims a toujours été plus politique, radical et avant-gardiste que la plupart des franchises. Nous voulons représenter tous les membres de la communauté Sims; après tout, c’est notre nom.»

Des questions en suspens

Que vaut notre engagement envers certaines causes lorsque le produit culturel que nous aimons, produisons, encourageons et dont nous faisons la promotion entre en contradiction avec nos convictions? Peut-on vraiment séparer la création de ceux qui la financent et la possèdent?

Depuis que Salmane ben Abdelaziz est devenu roi, en janvier 2015, et que son fils Mohammed ben Salmane a été nommé prince héritier, en juin 2017, l’Arabie saoudite aurait procédé à plus de 2000 exécutions, selon les chiffres compilés par l’European Saudi Organization for Human Rights (ESOHR) au début d’avril 2026. Parmi ces exécutions, on y recense des mineurs, de nombreux ressortissants étrangers, et des individus condamnés pour des actes liés à l’exercice de leur droit à la liberté d’expression.

Certains joueurs dénoncent le rachat, parlent de boycottage… Mais la plupart annoncent qu'ils continueront à jouer. La communauté semble avoir une conception très affirmée de ses valeurs, sauf lorsqu'une conséquence concrète apparait! Plusieurs Simers s’identifiant comme homosexuels et transgenres ont annoncé qu’ils ne boycotteraient pas EA à la suite du rachat. Certains expliquent qu’ils continueront à produire du contenu et à participer au programme de créateurs de la franchise.

Leur seuil de rupture? Il serait atteint si les nouveaux propriétaires venaient à retirer les options permettant de créer des personnages homosexuels ou transgenres dans leur univers bienaimé. Autrement dit, le boycottage ne serait pas déclenché par les politiques réelles du pays qui possède désormais EA, mais par une modification dans un jeu vidéo.

Qu’est-ce qui mérite notre indignation, donc? Une fonctionnalité supprimée dans un jeu, ou la souffrance d’une personne réelle? Est-ce qu’on défend réellement une valeur si on n’est prêts à rien sacrifier en son nom?

On peut comprendre l’attachement à un univers fictif. On peut aussi comprendre que les créateurs de contenu hésitent à renoncer à une source de revenus, même si certains en sont devenus millionnaires. Ne pas boycotter EA n'est pas nécessairement hypocrite. On peut estimer qu'un boycottage individuel est inefficace, qu'on peut continuer à jouer tout en dénonçant.

Mais plus pernicieux encore: on voit les influenceurs présenter comme principe moral absolu la défense des droits de l’homme tout en considérant acceptable le maintien de leur relation commerciale avec le régime dont ils condamnent les politiques. Alors, est-ce réellement une question de dignité humaine? Si oui, celle de qui? La sienne, celle d’autrui? D’un personnage fictif?

Laurence B.-Lamarche
Laurence Bédard-Lamarche

D’abord formée en cuisine, Laurence continue aujourd’hui à nourrir son prochain… au sens figuré ! Sa passion pour l’art s’exprime sous diverses formes et sa curiosité intellectuelle l’appelle à en apprendre davantage chaque jour. Ce qui l’anime : foi, espérance et charité.