
Léon XIV, plus subversif qu'il n'y parait
Il y a déjà un an, le 8 mai 2025, une fumée blanche annonçait l’élection du premier pape américain de l’histoire, Robert Francis Prevost. Sous le nom de Léon XIV, il communique son style pacifiant à l’Église catholique et réussit un premier miracle: celui de faire encore l’unanimité 12 mois plus tard. Bilan d’une première année au Vatican.
La comparaison entre un nouveau pape et celui qui l’a précédé est toujours une entreprise délicate. Or, lorsque l’on met côte à côte François et Léon, la continuité frappe tout autant que le changement. Le souverain pontife américain poursuit manifestement le même agenda que son prédécesseur argentin, mais avec une personnalité fort différente.
Héritier de François
Tous les thèmes chers au pape François semblent trouver écho dans ce nouveau pontificat. Depuis son premier discours, Léon XIV ne cesse de rendre hommage à son prédécesseur: il poursuit la réforme synodale de la gouvernance de l’Église, il axe sa prédication sur la doctrine sociale, en portant un souci particulier pour les plus pauvres, et il nomme une femme dans l’un des plus hauts postes de sa curie.
À aucun moment, Léon n’a donné l’impression de désavouer, de corriger ou d’enterrer l’héritage de François. Il semble plutôt embrasser la mission d’interpréter et d’appliquer prudemment les nombreuses réformes entamées par le pape jésuite.
Prendre son temps
La nouveauté de ce pontife augustinien se trouve plutôt du côté de sa personnalité. Son tempérament est plus flegmatique que colérique, ceux qui le côtoient disent qu’il est doux et calme, souriant et posé. Là où François était le pape de l’urgence, Léon est plutôt celui qui prend son temps. Après tout, rien ne presse, puisqu’à seulement 70 ans, il peut s’attendre à conduire l’Église pour deux bonnes décennies encore.
Léon résiste au diktat de la société de l’accélération et adopte un rythme plus humain.
On dit qu’il écoute vraiment tout le monde et qu’il lit tous ses dossiers avant de prendre une décision. Les décisions sont par ailleurs plutôt rares depuis qu’il siège sur le trône de Pierre. À part quelques nominations habituelles d’évêques, rien n’a vraiment bougé ces 12 derniers mois. Léon n’a renvoyé personne, n’a publié aucun document d’envergure, ni modifié aucune législation importante.
Alors qu’elle pourrait être critiquée pour cette apparente inactivité — qu’un agenda très chargé dément —, sa gouvernance paisible semble au contraire apaiser tout le monde. Après le souffle impétueux de François, Léon permet à l’Église de respirer. Comme si ce pape offrait à tous une oasis de stabilité dans un monde qui ne sait plus s’arrêter.
Paradoxalement, le frein aux changements rapides est peut-être sa plus grande révolution! Léon résiste au diktat de la société de l’accélération et adopte un rythme plus humain: plus en phase avec le vivant que la machine, plus proche d’un développement organique que d’une révolution technologique.
Premier voyage symbolique
Le premier voyage d’un souverain pontife revêt toujours une haute valeur symbolique. Malgré son désir d’aller d’abord en Afrique, continent où le nombre de chrétiens croît le plus rapidement, mais aussi où ils sont les plus pauvres, l’ancien missionnaire a dû revoir ses plans. Pour des raisons logistiques, toutefois, il visite la Turquie et le Liban en premier. Ce voyage, déjà planifié par son prédécesseur, révèle comme en condensé les grands enjeux présents et futurs de son pontificat.
En effet, l’évêque de Rome s’est retrouvé au Moyen-Orient, dans deux pays musulmans, en mémoire du premier concile œcuménique de l’histoire du christianisme, à Nicée, il y a 1700 ans. Tout y est: appel à la paix dans une région meurtrie par la guerre, invitation au dialogue pour dépasser les relations difficiles avec l’islam, main tendue pour refaire l’unité entre des chrétiens divisés et, surtout, annonce de Jésus-Christ comme sauveur spirituel d’un monde désillusionné par la politique et la technique.
Ce pape est subversif d’une manière inattendue: en refusant les coups de poing, les coups de gueule et les coups d’éclat.
Paix et unité
À la croisée de tous ces enjeux se trouvent les deux mots qu’il répète de manière quasi liturgique depuis son élection: paix et unité. La paix et l’unité pour les hommes entre eux, mais aussi avec Dieu.
Sa devise, In Illo uno unum, (En Celui qui est Un, nous sommes Un), contient tout son programme. À l’échelle de l’Église, Léon souhaite unifier des chrétiens polarisés par des idéologies et, à l’échelle du monde, réconcilier des peuples blessés par des guerres.
À contrecourant de tous ces politiciens qui réinvestissent massivement dans leurs armées pour préparer notre monde à la guerre, ce pape cherche plutôt à nous préparer à la paix. Une paix qui ne se résume pas à l’absence de conflits, mais qui implique un travail patient et collectif pour établir la justice et l’amitié entre les nations.
Contre les puissants qui veulent dominer, Robert Francis Prevost prêche en Afrique «une paix désarmée, c’est-à-dire qui n’est pas fondée sur la peur, la menace ou les armements; et désarmante, car capable de résoudre les conflits, d’ouvrir les cœurs et de susciter la confiance, l’empathie et l’espérance».
Révolution de l’IA
En plus des conflits armés, le Saint-Père semble aussi spécialement préoccupé par l’arrivée soudaine de l’intelligence artificielle (IA). Le premier grand texte de son pontificat, qui sera publié sous peu, portera justement sur ce défi brulant. Il a confié avoir choisi le nom de Léon en référence à son prédécesseur, Léon XIII, à qui l’on doit la doctrine sociale de l’Église, qui se veut une réponse aux attaques contre la dignité humaine de la révolution industrielle. Car Léon XIV pense que cette révolution technologique ne sera pas moins importante ni moins dangereuse pour l’humanité, particulièrement pour les travailleurs et leurs familles.
Lors d’une récente rencontre avec le monde universitaire au Cameroun, il dénonce un usage de l’IA qui tend à remplacer progressivement la réalité par une simulation:
«Lorsque la simulation devient la norme, la capacité humaine de discernement est diminuée et nos liens sociaux s’enferment dans des circuits autoréférentiels qui ne nous exposent plus au réel. Nous vivons alors comme dans des bulles imperméables les unes aux autres, nous nous sentons menacés par quiconque est différent et nous nous déshabituons à la rencontre et au dialogue. C’est ainsi que se propagent la polarisation, les conflits, les peurs et la violence.»
Et parce qu’il faut avant tout prêcher par l’exemple, il met aussi en garde les prêtres contre la tentation d’utiliser ChatGPT pour préparer leurs homélies.
Quatre priorités pour l’Église
Pour l’Église qu’il devra guider dans ce changement d’époque, Léon XIV a déjà dressé la liste de ses priorités. Il l’a présentée sous la forme de quatre thèmes de réflexion proposés à ses cardinaux réunis en consistoire au mois de janvier dernier:
I
La mission de l’Église dans le monde d’aujourd’hui
Par cette démarche, l’ex-missionnaire souhaite remettre Jésus-Christ, raison d’être de l’Église, au centre. Il se positionne également en continuité avec le pape François en proposant une relecture de son document programmatique Evangelii Gaudium.
II
Le service du Saint-Siège, spécialement auprès des Églises locales
Le pape et sa curie doivent être au service des évêques et des fidèles dans les diocèses du monde entier. Il définit ainsi son rôle comme celui du serviteur plutôt que celui du roi.
III
La synodalité comme instrument et style de coopération
Il s’agit d’un chantier de gouvernance lancé par le pape François qui a suscité bien des incompréhensions et des controverses. Le nouveau pontife souhaite clarifier et incarner cette synodalité pour une Église davantage à l’écoute de tous. La tenue de cette réunion, qu’il veut annuelle avec ses cardinaux, est déjà un premier geste concret en ce sens.
IV
La liturgie comme «source et sommet» de la vie chrétienne
C’est une manière pour le souverain pontife de remettre la contemplation et la spiritualité au cœur de l’Église. La liturgie étant aussi une source de divisions entre catholiques progressistes et traditionalistes en Occident, il ne peut la balayer sous le tapis.
Le 267e successeur de l’apôtre Pierre cherche à revitaliser la structure et la gouvernance de l’Église deux fois millénaire, afin qu’elle puisse mieux accomplir dans le monde d’aujourd’hui sa mission d’annoncer Jésus-Christ.
Subversif au-delà des attentes
Un ami prêtre travaillant à Rome confie que, depuis l’arrivée de Léon, on a le sentiment d’un retour à la normale. Or, n’avons-nous pas la curieuse impression, ces dernières années, que la normalité est devenue une rareté? Au fond, ce pape est subversif d’une manière inattendue: en refusant les coups de poing, les coups de gueule et les coups d’éclat. À côté de tous ces hommes forts qui luttent actuellement pour la domination des nations, Léon XIV apparait singulièrement comme «l’homme faible» de la situation. Il se révèle «désarmé et désarmant», selon l’expression qu’il rend lui-même célèbre lors de son tout premier discours.
Dans un univers médiatique et politique qui valorise les excès, il se présente comme l’homme de la juste mesure. Il résiste aux Américains, qui souhaitent l’élever en opposant politique à Donald Trump en réaffirmant son rôle de chef spirituel et son appel non partisan à la paix. Alors que les médias attendent de lui des paroles abondantes et polarisantes qui font les manchettes, il préfère mesurer chacun de ses mots. Il oppose aux révolutionnaires en tout genre, qui aimeraient le voir renverser du haut de son autorité cette Église qu’ils jugent trop à droite ou trop à gauche, son rythme prudent et son style collégial.
En moins d’un an, Léon XIV nous montre qu’une autre manière de gouverner, de communiquer et de changer le monde est possible. Non pas avec plus de bruit, de bombes et d’IA, mais en prenant son temps, avec moins d’ego et de mots… et un peu plus d’humanité.



