
Le miroir de la proche aidance
Du 1er au 7 novembre 2026, c’est la Semaine nationale des personnes proches aidantes. Plus de deux millions de Québécois sont concernés, soit 27% de la population âgée de 15 ans et plus. Mais la proche aidance, c’est beaucoup plus qu’une statistique, ce sont des vies complètement chamboulées, et une question que personne ne veut se poser: «Et moi, aurais-je le courage de rester?»
Mon mari est mort il y a quinze ans, sur cette autoroute de Laval. Ce monsieur-là devant moi n’est pas mon mari. Il a son corps, oui, mais ce n’est pas lui. Le traumatisme craniocérébral l’a complètement changé. Il n’est qu’une parcelle du souvenir que j’en ai, de l’homme que j’ai marié. Tous les matins que le Bon Dieu me donne, je dois me rappeler pour quelle raison je tiens à faire ce que je fais, et à me rattacher à nos souvenirs. C’est ce qui me fait tenir.
Cette dame n’est pas veuve: elle est proche aidante. L’homme qu’elle dit mort est bel et bien son mari, toujours vivant. Et elle l’accompagne chaque jour depuis son accident.
Certains proches aidants se reconnaitront dans cette épreuve. L’accident ou la maladie crée une rupture. L’être aimé se transforme, tout comme le lien qui unissait jadis les proches. Ils doivent maintenant tenter de reconnaitre, dans cet étranger qui est là, celui qu’ils ont connu et aimé.
Comment désirer sincèrement le bien de l’autre lorsqu’il ne correspond plus à celui que nous avons connu ni à celui que nous attendions qu’il soit pour nous?
Notre rapport à l’altérité
La proche aidance agit un peu comme un miroir. Elle nous ramène à nos propres attentes envers l’autre. Nous en avons tous, c’est humain. Ne prêtons-nous pas déjà un avenir professionnel à nos enfants? Ne comptons-nous pas sur la présence de nos amis à long terme?
Du conjoint, nous attendons qu’il demeure celui que nous avons épousé ou qu’il atteigne enfin le potentiel décelé en lui. Bien que ces attentes semblent naturelles, elles se révèlent contraignantes le jour où notre attachement à l’autre se met à dépendre d’elles.
Qu’une maladie survienne, ou un accident, et cette économie de nos espérances se disloque.
Or, l’altérité désigne ce qui, dans l’autre, existe en dehors de nous. La reconnaitre comme telle, c’est déjà admettre que son existence ne se règle pas sur nos attentes et nos envies.
Aristote appelait l’ami ou le proche un «autre soi-même». Reconnaitre dans le prochain un autre soi-même, c’est lui reconnaitre une existence, un bien et une fin propres, aussi réels et importants que les nôtres.
La dignité de celui qui est
Pendant des siècles, nous entrions dans les liens familiaux ou sociaux comme dans un ordre préétabli. Mais, depuis la modernité, ces liens sont devenus une affaire de choix réversible.
Le couple repose désormais sur le sentiment amoureux et le libre consentement, et l’enfant est désiré, souvent même planifié dans un projet familial global. Marcel Gauchet a nommé cette figure nouvelle «l’enfant du désir» (Le Débat, 2004).
Nous pourrions étendre cette formule à l’ensemble de nos relations en parlant de «l’autre du désir». Cet autre qui est désiré pour nous, parce que nous le voulons bien, parce que cela nous plait, est aussi celui que nous rejetterons parce qu’il n’est plus comme nous le souhaitions.
Cet autre soi-même a donc une dignité qui ne dépend ni de notre assentiment ni même de l’affection que nous témoignons au quotidien. La tradition chrétienne la fonde sur sa condition de personne créée à l’image de Dieu.
La perte d’autonomie ou l’altération de ses capacités n’y change alors rien.
Le mari dont parlait cette femme plus haut demeure ainsi une personne à part entière, totalement digne malgré les blessures. Cet homme a une existence présente que leurs souvenirs communs n’épuisent pas. Quinze ans après l’accident, il demeure quelqu’un à connaitre et à accueillir, même si les moyens d’entrer en relation avec lui ont changé.
Saint Thomas d’Aquin a donné à cette exigence une formule simple, que reprend le Catéchisme de l’Église catholique (par. 1766): «Aimer, c’est vouloir du bien à quelqu’un.»
Thomas l’empruntait déjà à la Rhétorique d’Aristote, qui précise qu’il s’agit de vouloir du bien pour l’autre et non pour soi.
Et la place de celui qui accompagne?
Il serait commode de faire de cette exigence une leçon à l’usage unique des proches aidants. Mais celui qui accompagne est lui aussi un autre soi-même, avec sa dignité et ses limites, nous lui devons le même regard.
Son épuisement ou les difficultés rencontrées ne prouvent pas qu’il n’aime pas bien ou qu’il aime trop peu. La femme citée plus haut dit d’ailleurs tirer la force d’accompagner son mari par le rappel quotidien de leurs souvenirs et des vœux échangés lors de leur mariage.
Qu’on ne s’y méprenne pas: il y a moins à enseigner aux proches aidants qu’à apprendre d’eux. Ils savent d’expérience que tout engagement envers le prochain demande de faire une place à celui dont l’existence ne suit plus totalement nos plans.
L’acceptation de l’altérité vraie, nécessaire à toute aide au prochain, consiste donc à se laisser surprendre par cet autre qui déjoue nos idéaux, mais qui laisse parfois surgir un amour plus grand que celui que nous aurions pu prévoir.


