Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

IA, trafic d’humains et OGM: l’influence de l’Académie pontificale des sciences

Le Vatican prend position sur une foule de sujets: le vol d’organes, l’éthique de l’intelligence artificielle (IA) ou même les cultures transgéniques. Colosse aux pieds d’argile? Il s’appuie au contraire sur une base solide: l’Académie pontificale des sciences. Cette institution permet au Saint-Siège d’être à jour sur tous les sujets scientifiques d’actualité et d’influencer des décisions d’envergure mondiale. Le Verbe vous ouvre les portes d’une académie hors norme.

L’Église a un intérêt marqué pour les sciences depuis longtemps. Alors que les premiers cercles savants se réunissent de façon informelle à la fin du 15e siècle, le pape Clément VIII encourage le duc Federico Cesi à fonder l’Accademia Nazionale dei Lincei (Académie des Lynx ou Lyncéens). C’est la toute première société de sciences, dont l’un des membres ne sera nul autre que Galilée. Bien qu’elle ne perdure qu’une trentaine d’années, cette académie inspire la création de plusieurs autres institutions en Europe. Elle renaitra deux siècles plus tard.

La nouvelle académie

En 1847, le pape Pie IX la reconstitue officiellement sous le nom d’Accademia Pontificia dei Nuovi Lincei (Académie pontificale des nouveaux Lyncéens). Restructurée et renommée par le pape Pie XI en 1936, l’Académie pontificale des sciences réunit aujourd’hui 83 chercheurs de divers pays et religions. Ils étudient principalement la médecine, les sciences, les mathématiques et les technologies.

Les chercheurs en sciences humaines se réunissent de leur côté à l’Académie pontificale des sciences sociales, fondée en 1994 par Jean-Paul II. Ces deux académies, qui bénéficient du financement et de la protection du Saint-Siège, sont dirigées par un président, un conseil d’académiciens et un chancelier. Ce dernier, souvent un évêque, gère les aspects pratiques — financement, organisation des rencontres ou autres — et facilite la communication avec Rome.   

Pourquoi cet intérêt du Vatican pour les sciences? Mgr Sánchez Sorondo, chancelier des académies de 1998 à 2022, s’est attardé sur cette question lors d’une conférence offerte en mars 2026 au Centre Teilhard de Chardin. Selon lui, l’Église «aime la vérité depuis toujours», et la considère comme «un bien en soi, duquel découlent aussi d’autres biens» lorsque les connaissances nous mènent à vivre plus pleinement la charité. Or, la science découvre «des vérités que nous ne trouvons ni dans la philosophie ni dans la Révélation», ce qui explique la fondation et le maintien d’institutions scientifiques par l’Église.

Chaque académicien, de même que le président, est nommé par le Saint-Père. De plus, les papes suggèrent régulièrement des sujets d’étude aux scientifiques. Le Vatican oriente donc directement les travaux de l’académie; cependant, cette influence ne s’étend pas plus loin. Les activités, les méthodes de recherche employées de même que les déclarations et conclusions de l’académie — toutes librement disponibles en ligne — sont indépendantes de celles du pape.

En encourageant ces travaux, le Saint-Siège se tient au courant des dernières avancées scientifiques et des enjeux qui les entourent. Cette collaboration entre les chercheurs et l’Église a d’ailleurs eu des effets politiques bien concrets. Voici trois exemples dans le domaine de la traite des personnes, de l’IA et de l’agriculture.

«L'académie reconnait l’importance d’établir des règles morales.» Et pour établir ces règles, l’Église joue un rôle de leader.

Les scientifiques contre le trafic d’êtres humains

«Sombre, révoltante, infâme»; l’Église ne mâche pas ses mots lorsqu’elle décrit la traite d’êtres humains dans ses discours et documents officiels. Elle condamne fermement «tout ce qui s’oppose à la vie elle-même», comme les «les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes» (Gaudium et spes, n°27).

En 2014, à l’initiative du Pape François, douze responsables religieux signent une Déclaration conjointe des religions contre l’esclavage moderne, qualifiant ce dernier de «crime contre l’humanité» et engageant les cinq religions représentées à «travailler ensemble pour la liberté de tous ceux qui sont réduits en esclavage et victimes de traite». Ce document a été signé à la Villa Pia, siège des deux académies pontificales.

À la suggestion des papes, les académiciens étudient la traite des personnes depuis plusieurs décennies. Ils ont notamment préparé le texte de la déclaration des responsables religieux lors d’une rencontre préparatoire en 2013. Par ailleurs, l’influence des académies sur ce sujet dépasse largement le cadre religieux.

Selon Mgr Sánchez Sorondo, une rencontre à la Villa Pia avec l’ancien Secrétaire général des Nations-Unis, Ban Ki-moon, a été déterminante pour l’inclusion du combat contre la traite de personnes dans les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies.

Les académiciens auraient aussi usé de leur influence en Chine, où le trafic d’organes fait des ravages, notamment dans les prisons. Le chancelier y a voyagé une dizaine de fois, notamment avec Francis Delmonico, académicien et président du United Network for Organ Sharing (Réseau uni pour le partage d’organe). «Le ministre de la santé chinois est un homme très intelligent, se rappelle l’évêque. Nos rencontres ont fini par le convaincre, ainsi que le président, d’adopter une nouvelle loi pour combattre le trafic d’organes.» Adoptée en 2023, cette loi sur le don et la transplantation d’organes correspond aux standards internationaux. Premier pas officiel contre ce trafic, dont le démantèlement prendra encore bien des années.

Pour encadrer l’IA, il faut d’abord la comprendre

En novembre 2022, l’arrivée de ChatGPT d’OpenAI a créé tout un bouleversement dans le monde. Cette technologie se développe toutefois depuis plusieurs décennies, et l’Académie pontificale des sciences en observe les avancées depuis le début du pontificat du pape François. En 2016, elle a tenu un atelier sur le pouvoir et les limites de l’IA, invitant des universitaires de renom, mais aussi des chercheurs travaillant pour Google et Facebook. D’autres travaux ont suivi — publication d’un livre, session plénière sur les opportunités et les risques reliés à l’IA, entre autres —, et l’académie a accueilli Demis Hassabis, dirigeant de Google DeepMind, comme nouveau membre officiel en 2023.

Ces divers travaux scientifiques n’abordent toutefois pas directement les enjeux éthiques. «Le pape a fondé une académie des sciences, précise Mgr Sánchez Sorondo, et non pas une académie d’éthique. Cependant, l’académie reconnait l’importance d’établir des règles morales.» Et pour établir ces règles, l’Église joue un rôle de leader.

En 2020, le Vatican a lancé L’Appel de Rome pour une éthique de l’IA, un document faisant la promotion d’une approche éthique et responsable de l’IA. Parmi les signataires, on trouve des universités et des gouvernements, mais aussi des entreprises telles que Microsoft et IBM. Puis, en 2024, le Pape François s’est exprimé au G7 sur l’éthique de l’IA. Finalement, en 2025, le Dicastère pour la Doctrine de la foi a aussi publié Antiqua et Nova, une note sur les relations entre l’IA et l’intelligence humaine.

Ces diverses prises de position auraient-elles été possibles sans comprendre le fonctionnement, les avantages et les limites de l’IA, comme travaillées à l’Académie pontificale des sciences? Probablement pas.

Du lynx, les académiciens ont aussi la discrétion; leur travail est en effet assez peu connu du public. Il est en revanche attentivement suivi par le souverain pontife.

Organismes génétiquement modifiés: la réponse contre la faim?

Tomate, maïs, coton, riz, saumon, porc… La liste des organismes génétiquement modifiés (OGM) est aujourd’hui bien longue. Développés à partir des années 1990, ils sont la source de nombreuses recherches comme de controverses, et leur commercialisation fluctue d’un pays à l’autre.

À l’initiative du pape Jean-Paul II, l’Académie pontificale des sciences s’est attelée à l’étude des cultures transgéniques, et plus largement sur les moyens concrets de mieux lutter contre la faim dans le monde. Dès 2004, plusieurs experts et membres de l’académie déclaraient que la croissance rapide de la population mondiale nécessiterait le «développement de nouvelles technologies pour assurer une alimentation suffisante à la population». De plus, l’agriculture pratiquée aujourd’hui ne serait pas durable, «comme en témoignent les pertes massives de terre arable» ainsi que «les conséquences inacceptables de l’utilisation massive de pesticides et d’herbicides dans la plupart des régions du monde».

Selon ces chercheurs, les OGM pourraient jouer un rôle important dans la résolution des problèmes alimentaires mondiaux, comme dans l’adoption de meilleures pratiques culturales. Ces positions globalement favorables à l’utilisation de plantes transgéniques se sont maintenues les années suivantes. D’ailleurs, certains académiciens ont activement participé au développement d’OGM, comme Ingo Potrykus. Cependant, l’académie n’a pas de position officielle sur ce sujet, et le Saint-Siège n’en a pas non plus. Néanmoins, son propos s’avère plus prudent que celui des académiciens.

Dans l’encyclique Laudato si (2015), le pape François salue la créativité des biologistes moléculaires, auteurs de nombreuses innovations. Par exemple, l’insuline de synthèse a été produite grâce à l’insertion d’un gène humain dans la bactérie E. coli, ce qui permet de traiter le diabète. Cependant, l’évêque de Rome rappelle aussi que toute utilisation ou expérimentation «exige un respect religieux de l’intégrité de la création» (Catéchisme de l’Église Catholique, n°2415), et qu’il est nécessaire d’en préciser les objectifs, les effets et les limites éthiques, compte tenu des hauts risques encourus.

L’un de ces risques est la normalisation de l’édition génétique. Selon Mgr Sánchez Sorondo, le pape Benoît XVI craignait qu’un «transgénisme végétal n’entraine ensuite un transgénisme humain», bien que le souverain pontife ne se soit pas publiquement exprimé sur ce sujet. Et, pour le pape François, aucune manipulation génétique ne devrait être «menée sans discernement», de même qu’aucune intervention «dans un domaine de l’écosystème ne peut se dispenser de prendre en considération ses conséquences dans d’autres domaines» (Laudato si, n˚131).

Or, concernant les OGM, les conséquences économiques, sociales et environnementales sont bien complexes. À l’heure actuelle, ils ne permettent pas de combattre la faim dans le monde, car la majorité des cultures transgéniques sont produites en Occident pour nourrir le bétail ou produire des carburants. Par ailleurs, si les cultures transgéniques ont le potentiel de réduire l’utilisation des pesticides, les céréales modifiées les plus communes, telles que le soya et le maïs de Bayer (anciennement Monsanto), sont toujours cultivées avec des herbicides.

Il ne serait pas surprenant que l’Académie pontificale des sciences réévalue les impacts des cultures transgéniques dans l’avenir. Joachim von Braun, le nouveau président de l’Académie nommé par le pape François en 2017, est justement un économiste spécialisé en agriculture durable.

Discrets comme des lynx

Tels des lynx, dont on a longtemps cru la vue perçante, les scientifiques de l’Accademia Nazionale dei Lincei cherchaient à connaître le monde dans ses moindres détails. Cette quête de vérité se poursuit aujourd’hui et intègre les apports précieux de la médecine, des technologies et des sciences sociales. Du lynx, les académiciens ont aussi la discrétion; leur travail est en effet assez peu connu du public. Il est en revanche attentivement suivi par le souverain pontife.

«Le pape tient en grande considération les travaux de l’Académie, souligne Mgr Sánchez Sorondo, probablement bien plus que tous les présidents des pays qui ont aussi des académies des sciences.» Une écoute et une collaboration qui permettent des retombées retentissantes dans de nombreux domaines.

«Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups, nous dit le Christ. Soyez donc prudents comme les serpents, et candides comme les colombes» (Mt 10:16). Et à l’affût comme des lynx, ajouteront les scientifiques.

Ariane Beauféray
Ariane Beauféray

Ariane Beauféray est doctorante en aménagement du territoire et développement régional. Elle s’intéresse à l’écologie intégrale et met au point de nouveaux outils pour aider la prise de décision dans ce domaine. Collaboratrice de la première heure, elle est désormais membre permanente de l’équipe de journalistes du Verbe médias.