
Comment j’ai appris à ne plus m’en faire avec l’IA
Le 9 septembre dernier, Jacob Coxon démissionnait de son poste chez Anthropic, la compagnie derrière le modèle d’intelligence artificielle Claude. Un prénom doux et chaleureux, Claude, dérivé de « claudus », boiteux. Jacob Coxon est un jeune chercheur en technologies. Anthropic signifie grossièrement « à l’image de l’homme. » Dieu dit : Créons une intelligence à l’image de l’homme, et donc boiteuse, boitillante, trébuchante. Et cela fut.
Depuis, l’inquiétude monte. L’IA menace de détruire l’humanité, disent certains, de se retourner contre elle et de l’éliminer, pourquoi pas, d’ici dix ans. D’autres affirment qu’elle hallucine et désinforme, et qu’elle dérape même à fond de train! (C’est moi qui dis ça.) Le pape, lui, en avance sur son temps, discutait dès le mois de mai de la nécessité de désarmer l’IA.
Moi, encore plus en avance, je ne me suis même jamais posé la question. Mais ensuite, coup de tonnerre! Le 22 septembre, l’auteur Thélyson Orélien est accusé d’avoir écrit son roman primé C’était ça ou mourir à l’aide de l’intelligence artificielle. L’auteur se défend, nie les rumeurs. Les maisons d’édition et les organes de presse multiplient les essais et les « passages » dans différents logiciels de détection d’écriture artificielle. 97% IA dit l’un, 75% humain dit l’autre. Bouillie, confusion, charabia numérique… On va même jusqu’à faire lire des classiques de la littérature à ces ordinateurs (délire psychotique) et puis les différents ouvrages en lice pour les prix de cette année…
Ce qui annonce une nouvelle ère de paranoïa et preuve au passage que chaque création, littéraire ou pas, est désormais sujet d’inquiétudes et de suspicion. L’œuvre est une source d’angoisse, la forme entière de l’art est en péril. Il faut dorénavant poser des balises, le faire passer dans une grille d’évaluation qui détecte son authenticité, autrement dit sa divergence au regard des logiciels d’imitation de la nature humaine, entrainés par la saisie de millions de textes et manuscrits boiteux. Votre prochaine création littéraire sera donc jugée selon sa qualité organique, c’est-à-dire la probabilité qu’elle intègre en de justes proportions la saleté propre à la nature, qui la distingue de la netteté artificiellement salie (par imitation) de Claude et de ChatGPT. Vous comprenez?
Il faut dorénavant poser des balises, le faire passer dans une grille d’évaluation qui détecte son authenticité, autrement dit sa divergence au regard des logiciels d’imitation de la nature humaine, entrainés par la saisie de millions de textes et manuscrits boiteux.
Extase et confusion
C’est pourquoi nous, humains, sommes depuis peu très éberlués par ces progrès fantastiques. Oh oui! « Où va le monde? », demandent certains. En plein dans l’extase et le bonheur! Nous sommes tout juste sortis de l’ère moderne qu’il faut déjà nous justifier de ne pas être des machines. Mais, attention! L’IA a résolu l’équation de Navier-Stokes dernièrement, ce qui signifie des avancements notables et imminents dans la science et la technique. Peut-être même en médecine! Tout n’est pas sombre. Tout est même merveilleux.
Ah! À moins que l’humanité soit anéantie bien avant, par les robots de l’IA, ou que l’Armageddon soit devancé. Mais ne soyons pas trop pessimistes à l’heure qu’il est, car nous sommes entre bonnes mains. Ces questions demandent beaucoup de discipline et de sérieux, et il n’y a rien de plus sérieux qu’un technocrate. Lui seul est capable d’évaluer froidement ce qu’on appelle l’équation « avantage-bénéfice » relevant des sciences humaines, transposée dans le domaine quantitatif (le seul qui soit crédible). Toute nouvelle technologie comporte-t-elle plus d’avantages que de bénéfices? Ou est-ce l’inverse? Voilà les questions fatidiques que l’on se pose – travail de moine – dans les officines des plus savantes industries de la machination. Nous sommes des êtres doués de raison après tout.
Par exemple : les téléphones intelligents. Sont-ils majoritairement des outils de communication et de rapprochement humain, ou encore des gadgets pratiques pour vous sauver la vie en cas d’attaque par un ours (appeler 911)? Qu’est-ce qui prend le dessus? La touche humaine surpasse-t-elle en substance la nouvelle tranquillité d’esprit savoureuse, qui nous apaise l’âme et débarque avec des dizaines d’apps et des sonneries rigolotes? C’est l’équation bénéfice-avantage que soupèsent en ce moment même les bonzes de la transformation numérique, avec une grande solennité peut-être, les lunettes sur le bout de leur nez. Ensuite, ce sera au tour de l’IA. Et voilà. Il est aussi possible de faire des appels depuis une auto, aller sur internet pendant qu’on attend à la pharmacie, etc. Bref, l’équation est complexe.
Une pomme nous a sortis du jardin d’Éden et c’est clairement le fil ténu de la technologie qui nous y ramènera.
Alors nous y sommes. La technologie bonne signifie l’équilibre, et donc le mot-clé devient modération. C’est la précaution habituelle, en ce qui concerne le progrès continu du numérique. Progrès qui demande, bien sûr, des ajustements mineurs de temps en temps, et ne faisons pas de chichis, c’est le prix à payer pour le développement exponentiel dans tous les domaines (art, aérospatial, chimie) : la vigilance, la surveillance constante pour que le mieux, ennemi du bien, ne prenne pas trop le dessus. Ou l’inverse, mais c’est la même chose.
Angoisse et euphorie
Voilà pourquoi je demeure optimiste-prudent face à la suite des choses. L’avenir est radieux. Une pomme nous a sortis du jardin d’Éden et c’est clairement le fil ténu de la technologie qui nous y ramènera. (La pomme est probablement déjà pourrie à l’heure qu’il est, vaisseau inutile.) Ou la gloire factice d’être parvenus à fabriquer une version artificielle de l’art et des sciences, capable de copier sans rugosité le génie humain ainsi que ses fabuleuses imperfections. L’euphorie est juste dans le détour…
Un institut de préservation de l’humanité sera peut-être même bientôt instauré, ce qui serait idéal et finirait de nous rassurer.
Mais comment diminuer l’angoisse en attendant? Des intérêts puissants investissent des capitaux énormes dans ces machines. On érige des barricades virtuelles. Des gens diplômés mesurent les bénéfices, règlementent, tergiversent… Un institut de préservation de l’humanité sera peut-être même bientôt instauré, ce qui serait idéal et finirait de nous rassurer.
Pendant que les meilleurs garde-fous se mettent en place, j’écris, moi, un texte qui s’intitule « inspiration et désordre », ou non, « comment j’ai appris à ne plus m’en faire avec l’IA. » Je m’arrête et je réfléchis. Je ne sais plus comment réfléchir. Mes idées flottent. Ma fille régurgite à côté de moi. C’est normal, c’est un bébé. Je fus bébé à l’époque, je connais donc les paramètres de la normalité, etc. Elle pleure un petit peu, elle chigne et je sais maintenant comment aller où je suis déjà, dans le réel de mon imagination. L’air est cotonneux. Son petit bras s’agite, et tout de suite elle ferme les yeux et s’endort.
Mon esprit dérive avec elle dans la contemplation immobile des objets qui m’entourent. Les tomates qui murissent près de la fenêtre. Les courges, le vent sec et les feuilles d’automne. La paix s’installe tranquillement. Est-ce ma lucidité qui se retrouve coincée dans un piège léthargique, orchestré par les géants du web? Ou est-ce plutôt le début d’un détachement mystique qui mène à l’éveil, à la pleine conscience et donc à l’aboutissement ultime de mon état biologique? Je dois aller vérifier.


