
Au fond de la pensée
Souvent, narration rime avec littérature, grandes épopées historiques et succès de librairie. Pourtant, le récit se déploie naturellement en chacun de nous. Certains mécanismes de la narration échappent à notre volonté, tandis que d’autres dépendent de nos émotions et de nos décisions. Lorsque ces mécanismes fonctionnent mal, c’est notre identité, notre rapport au temps et notre compréhension du réel qui en pâtissent. Petite dissection de la mécanique narrative.
«Qu’as-tu fait aujourd’hui?» demande une mère à son jeune Gabriel. «Pas grand-chose. J’ai joué au basket avec Léo. On a perdu.»
En racontant, Gabriel sélectionne d’abord des faits et les met en ordre. Ce squelette de récit, il le construit en mobilisant plusieurs fonctions cognitives interreliées. Il utilise notamment sa mémoire de travail, qui permet de manipuler des idées et de faire des liens entre ses connaissances (conservées dans la mémoire sémantique) et ses souvenirs (stockés dans sa mémoire épisodique). Cette dernière enregistre les moments vécus de façon automatique. Elle échappe donc à notre contrôle, tout comme la mémoire sensorielle, qui trie et conserve divers stimulus (olfactifs, visuels, auditifs, etc.).
Les séquences chronologiques ponctuent notre vie dès ses débuts: le nourrisson pleure lorsqu’il a faim, ce qui alerte ses parents, qui ensuite s’en occupent. Ces épisodes répétés façonnent notre vision du monde, dont la complexité s’approfondit à mesure que le cerveau se développe. La mémoire épisodique devient fonctionnelle vers trois ans, l’âge moyen de nos premiers souvenirs. Quelques années plus tard, les enfants deviennent capables de remettre en ordre ou de compléter des séquences d’évènements.
Certaines lésions de l’hippocampe et de l’amygdale, deux structures au centre du cerveau, empêchent l’inscription de nouveaux souvenirs dans la mémoire épisodique. En conséquence, la personnalité, les idées et les réactions de la personne affectée ne changent plus.
Sans le vécu quotidien et ce que nous en retenons, notre identité se fige dans le temps.
Un récit toujours significatif
La vie n’est pas qu’une suite d’évènements. Certains sont significatifs, d’autres non. Parce qu’il présente certains détails plutôt que d’autres – pensez-vous sincèrement que Gabriel n’ait rien fait d’autre de sa journée qu’une partie de basket? –, le récit révèle avec délicatesse le sens de son existence.
Si nous ne choisissons pas ce que notre mémoire épisodique retient précisément, ce que nous ressentons au fil du jour et le fait de consciemment se remémorer certains souvenirs influencent notre mémoire à long terme. Qui n’a pas vu sa colère s’amplifier à force de penser à une injustice? Ou, au contraire, s’apaiser après avoir trouvé les mots pour décrire une situation? Le récit que nous construisons nous permet de prendre du recul grâce à notre raison. Toutefois, lorsque nos ruminations sont uniquement dirigées par nos émotions, elles ont aussi le potentiel de renforcer des perceptions erronées. À force de les ressasser, nos histoires risquent de se substituer à la réalité.
Certaines personnes ont du mal à raconter leur vécu, pour diverses raisons. Dans les cas extrêmes, des lésions du cortex préfrontal empêchent la mémoire de travail d’extraire les informations pertinentes de la mémoire épisodique ou d’organiser les souvenirs de façon cohérente. Privées de la capacité de raisonner, les personnes affectées produisent alors des récits sans queue ni tête.
Sans la réflexion, notre vécu perd une grande partie de sa signification.
Et l’imagination, dans tout cela?
Les récits ont la capacité de nous emmener ailleurs. Terre du Milieu, Révolution française, quotidien d’un ouvrier… Petites et grandes histoires sont incompréhensibles sans l’imagination.
Imaginer, c’est construire une représentation mentale. D’un point de vue cognitif, lorsqu’on écoute un récit, le cerveau utilise alors les mêmes ressources que lorsqu’il vit ou se remémore un évènement. Imaginer un récit est donc une expérience immersive qui mobilise nos émotions, nos souvenirs et nos connaissances, et les différentes mémoires qui leur sont liées.
Un à trois pour cent des gens sont incapables de visualiser des personnes, des objets, ou de se remémorer des sons ou des odeurs. Ces «aveugles de l’esprit» ne sont pas pour autant privés d’imagination, car ils peuvent concevoir des solutions conceptuelles et développer des talents artistiques. Cette situation d’aphantasie (du grec a, sans, et phantasia, imagination) n’est pas forcément handicapante, mais elle peut compliquer certains apprentissages et l’accès aux souvenirs. D’ailleurs, en l’absence d’images, les émotions sont elles aussi moins mobilisées. Il en résulte parfois une difficulté pour les aphantasiques à revenir sur leur histoire, à se souvenir des êtres chers et à se mettre à la place des autres.
Bref, quand l’imagination est affectée, il devient plus difficile de saisir la réalité.
Un récit créateur
Les mécanismes cognitifs nous montrent que le récit est réellement universel. Innée et naturelle, la narration s’épanouit différemment en chaque personne. En effet, nous ne retenons pas les mêmes choses, ne sommes pas bouleversés de la même manière par les évènements, et ne choisissons pas non plus de méditer les mêmes souvenirs. Tout cela affecte nos histoires et notre identité.
Pour aller plus loin
Jean-Marie Schaeffer, Les troubles du récit. Pour une nouvelle approche des processus narratifs, Éditions Thierry Marchaisse, 2020, 200 pages.
Le récit, c’est finalement l’expression d’un élan intérieur qui nous façonne et nous transforme chaque jour. Ce n’est pas sans rappeler la Parole créatrice de la Bible: «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui» (Jn 1,1.3). En nous racontant, ne participons-nous pas finalement à notre propre création?




