
Le Québec est-il encore charitable?
Texte écrit par Étienne-Alexandre Beauregard,
auteur et chercheur à l'Institut Cardus
Le Québec a mal à ses organismes communautaires. Alors que le financement repose de plus en plus sur l’État, les dons des particuliers fondent comme neige au soleil. Est-ce inéluctable? L’Institut Cardus démontre que certains organismes résistent à ce déclin: ceux qui ont une vocation religieuse.
On oublie trop souvent la place essentielle de la société civile en démocratie. Ces institutions — le secteur bénévole, la famille, l’école, les syndicats ou les communautés religieuses — jouent pourtant un rôle de médiation entre l’État et l’individu. Elles sont source à la fois de sens, d’appartenance et de réelle solidarité. Si la nature impersonnelle de l’État en fait trop souvent «le plus froid de tous les monstres froids», selon le mot de Nietzsche, ces entités à échelle humaine nourrissent plutôt un lien social vivant et incarné.
Dans une démocratie pluraliste, une société civile autonome par rapport à l’État permet également à une diversité de voix, d’intérêts et de visions du monde de coexister. Cette autonomie s’exprime notamment sur le plan financier. Un organisme trop dépendant de l’argent public peut craindre de «mordre la main qui le nourrit» ou encore être limité dans l’accomplissement de sa mission par des contraintes étatiques.
Un financement majoritairement public risque aussi de réduire la nécessité d’entretenir un lien avec les personnes et les communautés, dont le financement populaire représente au contraire une preuve tangible.
Quelques chiffres
À l’Institut Cardus, nous avons posé un regard sur l’autonomie de la société civile québécoise dans un rapport intitulé L’argent public a-t-il remplacé la charité? Regard sur l’autonomie financière de la société civile québécoise. Le constat est inquiétant. Depuis 25 ans, le financement étatique accordé au secteur communautaire a augmenté de manière exponentielle. De 473 millions de dollars en 2000-2001, l’État contribue maintenant à la hauteur de 2,23 milliards.
Sur la même période, Statistique Canada constate un déclin prononcé de la proportion de Québécois qui font des dons de charité: 23% en 1997 contre 17,1% en 2023. C’est un tiers de moins. Et chez les donateurs, la médiane au Québec est loin derrière les neuf autres provinces canadiennes avec 160$ contre plus de 400$ ailleurs au pays.
Ces tendances nous font craindre un «effet d’éviction», soit une baisse du financement privé en raison d’un financement public accru, à la fois parce que les donateurs donnent moins et parce que les organismes ont moins d’incitatifs à rechercher des dons populaires ou privés. Plusieurs acteurs ou chercheurs proches du secteur communautaire cités dans l’étude affichent en effet une certaine méfiance envers la philanthropie et les dons privés. Le financement étatique semble à leurs yeux une garantie d’autonomie par rapport aux dons issus de la société, dans une forme d’inversion des termes.
La charité ne doit pas devenir un monopole étatique, sous peine de perdre le véritable sens de la solidarité sociale.
Modèle alternatif
Les données révèlent qu’un seul secteur résiste à cette tendance: les organismes à vocation religieuse. En effet, les organismes religieux du Québec sont financés à près de 75% par des dons directs de particuliers, et ce type d’organisme de charité est celui qui attire le plus de dons à l’échelle du pays. De la même manière, les chiffres de Statistique Canada démontrent que la participation habituelle à un service religieux est fortement corrélée à des dons de charité plus élevés.
Qu’est-ce qui pourrait donc expliquer cette «exception religieuse»? Alors que la société civile s’est généralement éloignée du volontariat pour reposer sur un fonctionnement professionnalisé, les organismes religieux demeurent ancrés dans leur milieu et connectés à une large communauté. C’est le cœur de leur mission, après tout. Ils représentent en quelque sorte les derniers bastions de «capital social» après le déclin de l’implication dans les clubs optimistes, les cercles des fermières et autres Club Rotary, qui occupaient jadis une place centrale dans notre tissu social.
Il est dans la nature même de la foi de créer un lien fort entre les personnes au-delà des barrières sociales, grâce à un sens partagé et transcendant. Dans nos sociétés sécularisées, où l’on s’en méfie en raison des risques de radicalisme ou de sectarisme qu’elle peut poser, on oublie facilement ses effets positifs. Notre vie civique s’en trouve tristement appauvrie.
La Société de Saint-Vincent de Paul, les Chevaliers de Colomb et tant d’autres associations sur lesquelles repose notre tissu social s’enracinent dans la foi. L’ensemble de la société gagnerait peut-être à s’en inspirer pour que renaisse une authentique culture de la charité. Un secteur associatif vivant et des institutions autonomes serviraient davantage la pluralité du Québec que la mainmise actuelle de l’État. La charité ne doit pas devenir un monopole étatique, sous peine de perdre le véritable sens de la solidarité sociale.



