
5 moyens de bien rater son éducation
On va à l’école pour apprendre le français, le calcul mental et les bonnes manières. Du moins, on l’espère. Et on continue pour devenir un citoyen productif. Pour bien placer ses pieds, on va parfois même jusqu’à consulter un spécialiste, qui nous fait connaitre les besoins criants du marché du travail et nous révèle les professions qui ont de l’avenir. Tout ce qu’il faut pour rater son éducation, quoi.
Chez les Grecs anciens, on comprend de manière plus heureuse l’éducation. Pour eux, l’école ne se subordonne jamais à la production. Elle incarne et prépare plutôt le loisir, c’est-à-dire l’activité désirée pour elle-même, à savoir connaitre pour le simple plaisir de connaitre. Autrement dit, la véritable éducation ne sert à rien, non parce qu’elle manque de valeur, mais parce qu’elle en possède trop pour exister en vue d’autre chose.
Aristote insiste cependant sur la difficulté d’une telle éducation, tant elle requiert de conditions, de vertus et de connaissances. Sans compter que les mœurs actuelles, naturellement orientées vers la vie pratique, y font souvent obstacle. Cinq conseils pour éduquer au loisir, de la petite enfance jusqu’à la vie adulte!
I Laisser l’enfant jouer
Pour conduire son enfant au loisir, faut-il le familiariser dès le début avec les sciences les plus hautes? Le gaver de philosophie et de théologie, en latin, pourquoi pas?
Bien sûr que non: l’enfant se nourrit de lait avant les aliments solides; de même s’achemine-t-il vers le loisir véritable par des activités proportionnées à ses capacités. L’occupation centrale de l’enfant, ce doit être le jeu et les histoires.
Par le jeu, l’enfant développe d’abord son corps, forme ensuite son appétit et enfin son intellect. Le jeu ne s’identifie pas aux activités sérieuses de l’adulte, mais doit y mener, en les imitant. L’enfant développe en jouant son aptitude à apprendre.
Les histoires, encore, cultivent chez lui l’émerveillement et les premières réflexions morales. Les fables, en ce sens, lui conviennent davantage que la philosophie, discipline trop abstraite pour son intelligence.
Le jeu ne doit pas être pénible. L’enfant ne se prépare pas au loisir en ployant sous des travaux physiques disproportionnés. Il ne doit pas s’habituer à produire pour autrui ou, encore pire, à recevoir un salaire auquel son désir pourrait s’attacher servilement.
Il ne convient pas non plus, à l’autre extrême, de lui proposer des jeux trop relâchés, le rendant paresseux et avide de plaisirs sensibles immédiats. C’est le problème notamment des écrans et des jeux hyper stimulants. Loin de le rendre plus «intelligent», ils atrophient les capacités de l’enfant, comme le montre Catherine L’Écuyer dans son récent ouvrage, Cultiver l’émerveillement (2019).
II Acquérir la vertu morale
«Rien de trop»: ce précepte grec, inscrit à l’origine sur le temple de Delphes, invite les hommes à se méfier de leur tendance à l’exagération, en particulier dans les plaisirs sensibles. Les Grecs nommaient d’ailleurs la tempérance sôphrosunê, «ce qui sauve l’esprit». Car un appétit déréglé, obsédé par les plaisirs sensibles, obscurcit la pensée et empêche la recherche du meilleur.
C’est pourquoi il importe d’inculquer à l’enfant de saines habitudes lui permettant l’acquisition des vertus. Concrètement, cela signifie de ne pas céder à ses caprices, de ne pas acheter tous les jouets qu’il réclame, par exemple. Encore, cela suppose de gagner le combat de la table: un enfant qui mange ce qu’on lui donne entraine son appétit sensible à suivre la raison.
Cette tempérance et les autres vertus de discipline s’avèrent primordiales au moment de plonger dans le loisir véritable, dans la connaissance pour la connaissance. Une telle recherche procure les plaisirs les plus hauts seulement pour qui prend patience et ne cède pas à ses premières pulsions sensibles.
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III Harmoniser son âme par la musique
Avant encore les sciences les plus hautes, il faut acquérir certains prérequis. La tradition gréco-latine les a nommés «arts libéraux». Ce sont par exemple la mathématique, l’astronomie, la grammaire et la logique. On les oppose aux arts serviles – c’est-à-dire servant à autre chose – qui sont utiles plutôt que bons en eux-mêmes, comme la mécanique.
Parmi ces arts libéraux, la musique se démarque spécialement, car elle contribue à de bonnes mœurs et constitue en elle-même un noble loisir, proportionné à l’adolescent en particulier.
Mais d’où vient ce lien privilégié que voyaient les Anciens entre la musique et la vertu morale? Al-Fârâbî, philosophe arabe du IXe siècle, explique: «L’homme, et tout animal doué de voix, selon qu’il est dans la joie ou sous l’empire de la douleur, émet des sons spéciaux […]. Inversement, ces sons, ces notes feront naitre chez l’auditeur ces mêmes passions, ces mêmes états d’âme, pourront les exalter, les effacer ou les apaiser» (cité dans d’Erlanger, 1930). L’harmonie musicale contribue au plus haut point à l’harmonie intérieure et à la mise à l’ordre des passions en particulier.
Cela ne signifie pas d’exiger que l’enfant devienne un musicien professionnel. Au contraire, l’essentiel consiste moins à jouer de la musique que d’en jouir, que d’apprendre à différencier les musiques qui élèvent l’âme de celles qui l’abaissent.
«Aristote décrétait pourtant il y a deux-mille ans les sciences de l’utile et de l’agréable assez développées pour chercher maintenant la connaissance en vue d’elle-même.»
IV Embrasser la transcendance
Le gout pour la contemplation, insistaient les Grecs anciens, débute par l’étonnement. Or, cultiver l’émerveillement dans l’éducation se fait de diverses manières. Catherine L’Écuyer insiste d’ailleurs avec raison sur l’importance de mettre l’enfant en contact avec la nature et les beaux-arts.
Le philosophe allemand Joseph Pieper développe de son côté une thèse surprenante pour l’homme moderne: l’étonnement philosophique doit avant tout s’enraciner dans la religion. «La théologie précède toujours déjà la philosophie, et pas que chronologiquement, mais aussi de manière inhérente, dans une relation originelle; comme une interprétation antérieure et déjà présente du monde comme un tout, interprétation de laquelle surviennent ensuite les questions philosophiques. La philosophie, en ce sens, se lie essentiellement à la théologie» (Pieper, 1998).
L’esprit religieux, loin d’éteindre le questionnement philosophique, prépare sa pratique, du fait de susciter le véritable émerveillement nécessaire à la recherche de la connaissance pour la connaissance. Car le gout pour la contemplation nait de l’amour du cosmos, déjà compris comme un tout ordonné et qui suppose encore à l’origine… un ordonnateur à connaitre et à vénérer. «Soyez dans le loisir! Sachez que je suis Dieu» (Ps 45,11; notre traduction).
V Apprendre à mourir
Pour accéder au loisir, il faut apprendre à mourir, comme le recommande Socrate dans le Phédon de Platon. Pas très joyeux, vous me direz. Pourtant, la peur de la mort constitue bel et bien le principal obstacle à la vie de loisir. La pensée de René Descartes, le père de la philosophie moderne, en est justement l’exemple. Ce dernier a détourné le savoir de sa visée spéculative dans l’espoir d’allonger la vie humaine, par le développement de la médecine notamment.
Primum vivere, deinde philosophari (D’abord vivre, ensuite philosopher), dit pourtant le dicton. C’est vrai: l’homme, avant de contempler, doit assurer sa survie, et donc travailler. Il faut manger, se loger et se déplacer. On doit encore organiser sa vie sociale, familiale et politique. Le loisir vient seulement ensuite, quand assez de paix et de confort autorisent l’homme à se consacrer à l’inutile.
Mais force est de constater que, même lorsque du temps se libère enfin, tous ne contemplent pas. Plusieurs, la majorité même, continuent à travailler, améliorent sans cesse leur vie. C’est que les moyens se perfectionnent à l’infini: on désire une meilleure maison, une deuxième voiture, on se soucie de sa santé, de l’éducation de ses enfants, voire de la vie en société.
Aristote décrétait pourtant il y a deux-mille ans les sciences de l’utile et de l’agréable assez développées pour chercher maintenant la connaissance en vue d’elle-même. Il faut en tirer une leçon: accéder au loisir commande de se satisfaire d’une vie simple et, encore plus profondément, de reconnaitre le travail et l’action comme moyens plutôt que fins. Il faut, en somme, apprendre à mourir, suspendre sa vie terrestre pour se consacrer au savoir qu’Aristote qualifie, avec raison, de céleste.
Pour aller plus loin
Al-Fârâbî, «Grand traité de la musique», Livres I, et II, dans Rodolphe d’Erlanger, La musique arabe, tome premier, Paris, Geuthner, 1930, 162 p.
Pieper, Joseph, Leisure. The Basis of Culture, South Bend, St. Augustine’s Press, 1998, 160 p.



