
Robert Redeker s'en prend au déficit de l'attention
Un texte de Clément Chatanay
Si elle désigne l’espace de conscience, de réflexion et d’émotion qui habite chaque personne, la vie intérieure est le lieu intime où se déploie la contemplation. Pour Robert Redeker, philosophe et auteur d’Éloge spirituel de l’attention (2025), c’est d’abord une forme d’attention profonde – souvent silencieuse et ouverte envers soi-même, les autres, la nature et le sacré – dont il ne faut pas avoir peur.
Le Verbe: Les courants de développement personnel, la méditation et même les neurosciences s’intéressent à la «vie intérieure». De quoi s'agit-il en fait?
Robert Redeker: C'est d'abord ce qui nous distingue des bêtes, des animaux – et je dis cela sans aucun mépris pour les bêtes. Cela se passe à l'intérieur de nous, même si nous ne sommes pas toujours prêts, par notre faute, à découvrir qu'au-delà de notre vie sensible et intellectuelle, nous sommes capables de cette vie intérieure. Je parle de cette particularité qui fait que nous sommes vraiment nous-mêmes et vraiment humains. Ce qui ne veut pas dire que cette vie intérieure doit être séparée des autres formes de vie que nous portons en nous, que nous vivons, mais que ces autres formes doivent être intégrées dans une vie intérieure.
Qu'a-t-elle de particulier et d'essentiel?
Dans ses ouvrages ultimes, le philosophe français Maine de Biran (1766-1824) écrit que nous vivons trois formes de vies intégrées les unes aux autres. L'une d'elles, celle que j'appelle «vie intérieure», qu’il appelle «troisième vie», nous met en contact avec Dieu – on peut dire aussi avec Jésus Christ. «Il y a une troisième vie, celle de l’esprit, où l’âme humaine s’unit à Dieu par l’amour.» Donc la vie intérieure, lorsqu'elle est à son plus haut degré, est ce qui nous permet d'entrer en dialogue avec Dieu.
Un dialogue, cela signifie aussi être à l'écoute, en attente de réponses qui ne sont pas des ordres. Oui, c'est cela la vie intérieure que seul l'être humain porte, dont tout être humain est capable, mais nous ne la découvrons pas forcément. Et nous ne la découvrons pas tous. Il y a des empêchements ; Platon (428-348 av. J.-C.) parlerait, je crois, du poids du corps qui nous plombe et nous empêche d'exercer cette vie intérieure. Le corps symbolise ici l’affairement de la vie ordinaire.
Alors, comment accéder à cette terre inconnue?
Par la contemplation des œuvres d'art, de la nature, ou encore par l'écoute d'une certaine musique. Écoutez Bach ou Beethoven: vous contemplerez! Je me souviens d'un oncle qui a été violoniste à la Philharmonie de Berlin. Il me disait que, quand il écoutait Beethoven, il avait la preuve de l'existence de Dieu. Souvent, la musique sacrée conduit vers Dieu.
Dans le christianisme avec la prière contemplative, le bouddhisme avec la méditation vipassana, l’islam avec le dhikr ou l’indouisme avec le dhyana, la contemplation semble être une voie privilégiée vers la connaissance de l’absolu.
Oui, car la prière est très proche de l'écoute. Certes, on croit parler, on croit dire quelque chose, même silencieusement, mais finalement on écoute. On est tout à l'écoute. Comme la musique ou la poésie, la prière nous permet d'accéder à cette vie intérieure. Lorsque nous nous recueillons, nous entrons dans un espace propre, personnel, et dont nous ne savons pas toujours qu'il nous est ouvert.
Musique, poésie, tableau, paysage: la contemplation d'un objet extérieur renverrait donc à une expérience intérieure?
Oui, mais pas toujours. Je crois qu'il existe aussi une contemplation superficielle qui est un peu touristique. Nous la pratiquons parfois lorsque nous allons au musée. Elle apporte une satisfaction au moi esthétique: un moi qui s'admire lui-même en croyant admirer des objets. Nous consommons alors ce que nous regardons – un paysage, la beauté, une œuvre d'art –, mais nous restons encore à l'extérieur.
Il y aurait une autre forme de contemplation?
Oui, et pour l'expérimenter, il faut vivre une sorte d'abandon. On ne peut contempler qu'à partir du moment où l'on s'efforce d'abandonner son égo. Il s'agit alors de prendre le temps de s'arrêter. On attend et, finalement, on fixe notre attention sur un objet. On attend quelque chose ou quelqu'un. Dans ce cas-là, l'objet sur lequel se concentre notre attention – ce poème, ce tableau – est finalement une sorte de porte.
Et qu'y a-t-il derrière?
Contempler est comme appeler et attendre que cette porte s'ouvre, et donc attendre que quelqu'un s'avance vers moi depuis ce seuil. La vraie contemplation, c'est l'inconsommable, parce que ce que l'on attend, et qui peut-être s'avancera, n'est pas de l'ordre de la consommation. Au fond, dans la contemplation de la beauté, c'est la beauté de la création qui est observée. Il suffit de regarder la nature pour se rendre compte que cette merveille ne peut être, contrairement à ce que disent certains, le pur produit du hasard. Derrière tout cela, il y a une intelligence créatrice et aimante qui veut en même temps faire de l'amour et de la beauté !
«On ne peut contempler qu'à partir du moment où l'on s'efforce d'abandonner son égo.»
«Tu étais plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que le plus haut de moi-même», écrit saint Augustin (354-430) dans Les confessions.
Oui, et dans cette phrase, saint Augustin confirme l’idée que Dieu est à la fois plus profond que notre intériorité la plus secrète et plus grand que tout ce que nous pouvons concevoir. Il souligne ainsi que la vie intérieure n’est pas seulement un espace personnel, mais aussi un lieu de rencontre avec l’absolu.
Certains d'entre nous, Homo festivus, craignent de se retrouver face à eux-mêmes, au silence, ce qui est pourtant nécessaire pour contempler et développer cette vie intérieure. Que leur diriez-vous?
Je dirais comme Jésus dans les Évangiles et comme saint Jean-Paul II lors de l'ouverture de son pontificat le 22 octobre 1978: «N'ayez pas peur!» Dans Les confessions, saint Augustin affirme que le bonheur, c'est la joie tirée de la vérité. Dans ce cas, ce qui s'ouvre avec cette porte, c'est la vérité. Cela ne peut que nous apporter le bonheur, mais pas du tout au sens de l'hédonisme consumériste! Quant à la peur dont vous parlez, c'est celle de l'inconnu, du non encore expérimenté, de l'inédit dans notre existence. Il faut la surmonter, car la voie du bonheur passe par cet effort.
«On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure», écrit l'écrivain français Georges Bernanos (1888-1948).
Oui, et malheureusement, il a raison. Rien ne nous incite à contempler. Et cela a commencé d'ailleurs il y a plus d'un siècle et demi. D'où l'importance de la vraie contemplation et de l'attention. Je rajoute autre chose: l'attention et la contemplation se nourrissent l'une de l'autre. Vous remarquerez aussi que, si nous partageons cette capacité d'attention avec les animaux, jamais cependant les animaux ne contemplent. Quant à l'attention spirituelle, pour l'homme, elle est la contemplation. Tant que nous restons capables d'attention et de contemplation, nous demeurons dans une sorte de résistance à ce que le monde moderne voudrait faire de nous.
Et pourquoi ce monde moderne voudrait-il nous empêcher d'accéder à cette vie intérieure, de la développer et de la nourrir?
Parce qu'il s'agit d'un monde qui s'éloigne de l'ordre spirituel depuis le XVIIIe siècle, à partir des Lumières. Si elles ont permis de très bonnes choses comme le développement de la liberté et des droits de l'homme, elles ont aussi contribué à l'éloignement progressif du spirituel.
Une laïcité très mal comprise fait d’ailleurs partie d'une sorte de mécanique de destruction du spirituel. Tant que nous exerçons notre vie intérieure, nous résistons à cette mécanique.
Si l'on estime que l’exemplarité du philosophe réside dans la cohérence entre sa pensée et son existence, pourriez-vous nous confier si vous considérez que vous progressez vous-même sur ce chemin de l'attention?
Je crois que je progresse. En philosophie, je crois qu'on essaie d'être philosophe, on essaie de faire de la philosophie. Mais si on dit: «Je suis philosophe», on se trompe et on ment. Parmi les stoïciens, Épictète parlait de ses disciples comme de «progressants», et lui-même aussi se voyait en «progressant». Je suis moi aussi un progressant. C'est la même chose pour les Évangiles: personne ne peut dire qu’il est parvenu à une imitation du Christ de A jusqu'à Z. Celui qui dirait une chose pareille, serait, je le crains, un mauvais chrétien. Ce serait sans doute quelqu'un de terrible et d'impitoyable.
On remarque d'ailleurs que Jésus s'intéresse à des gens très imparfaits qu'il aide et console plutôt que de les condamner. Un geste d'aide et de consolation vers des personnes en chemin comme moi.




