Photo: Kristina Bastien

Marina Orsini, pleins feux sur la proche aidance

Aider ceux qui aident? Marina Orsini, comédienne chère à plusieurs générations de Québécois, s’en donne la mission. Le 2 août 2013, Verna, sa mère, meurt, emportée par un cancer. Cinq ans à lutter contre la maladie avec elle, cinq autres pour s’en remettre. Marina reprend le combat en 2021 pour soutenir les proches aidants, qui peinent sur le même chemin. Quoi qu’en dise l’adage, on ne vit pas que d’amour et d’eau fraîche.

La proche aidance pour l’actrice, c’est trois projets. Elle anime depuis avril 2021 Des histoires qui résonnent: le balado des proches aidants, une ressource devenue incontournable au Québec. En 2025 s’ajoutent la conférence La traversée — Et si on parlait du rôle de proche aidant…, puis l’album et la tournée Reconstruire les saisons. Un deuil fécond dont les fruits mûrs sont cueillis avec soin et partagés avec tous.

«Je l’ai accompagnée pendant les cinq longues années de sa maladie, confie Marina. Jusqu’à son dernier souffle. Moi, ça m’a pris cinq ans me remettre de cette traversée. J’ai trainé une fatigue physique et émotionnelle longtemps. Il y a la proche aidance, oui, mais il y a l’après, aussi, la post-aidance. Je me suis réfugié dans mon jardin avec mes pivoines. J’ai eu besoin de me refaire.»

Cette fin de voyage avec sa mère, elle en garde la marque d’une expérience profondément spirituelle: «Cet instant du départ, c’était unique. J’ai vraiment l’impression de l’avoir guidée vers l’au-delà. Ma mère avait peur de mourir. Je l’ai encouragée, rassurée. Je lui ai dit, à l’oreille, qu’elle pouvait partir, qu’elle avait assez souffert.

«Quand j’ai dit ça, tout d’un coup, son corps s’est mis à changer. Sa bouche s’est fermée. Son souffle est devenu lent et régulier. J’ai senti que c’était le moment du départ. Je savais qu’elle m’entendait, alors je lui ai dit: “OK! Attends, maman! Je vais aller chercher les autres!” Une fois que la famille était là, dans la chambre, autour du lit, sa respiration est devenue saccadée. Puis elle est partie… Ça, cet instant-là, ça été une expérience exceptionnelle dans ma vie. Si on veut parler d’une expérience spirituelle, c’en était une. Pleine et entière.»

Un amour qui marque

Treize ans plus tard, Verna est toujours aussi proche, au cœur de tout ce que Marina entreprend. Elle était sa complice, son inspiration, et ça continue. «“Nous sommes des êtres spirituels qui vivons des expériences humaines” [Pierre Teilhard de Chardin]. J’ai lu cette phrase quelque part et je l’ai adoptée. Je crois à la vie. À l’éternité. À l’au-delà ou à l’après-vie. Je me dis que ça ne se peut pas que tout s’arrête à notre mort. Ça ne se peut pas qu’on vive tout ça, que j’aie vécu tout ça avec ma mère, et qu’après il n’y ait plus rien.»

C’est pour l’entendre raconter son histoire que bien des Québécois assistent depuis plusieurs mois à sa conférence La traversée — Et si on parlait du rôle de proche aidant...

Marina, la personnalité publique, fait place à la fille, la proche aidante de sa mère. Un petit trémolo dans la voix, les yeux parfois humides, elle accueille les spectateurs dans l’intimité de ses souvenirs. «Ce soir, c’est ma troisième conférence, me confie-t-elle, juste avant d’aller rencontrer les quelque 300 personnes attendues. C’est sûr que je relis mes notes, que je mets à jour les statistiques; je veux donner un contenu pertinent. Je fais ce métier-là depuis longtemps. J’anime des soirées de gala, des conférences, des émissions de radio et de télé. Mais là, c’est mon histoire à moi. Ce n’est pas pareil! Ça vient me chercher.»

Devant le public, comme si chacun était seul avec elle, Marina dévoile son album de photos de famille. Sa mère, magnifique, avec ses airs de vedette d’Hollywood, apparait dès les premières images. Elle raconte son histoire d’amour avec cette femme, une histoire qui la marque profondément et qui fait d’elle la Marina que l’on connait.

«Voir ma mère mourir? Ça ne se pouvait pas!, lance-t-elle avec toute sa verve habituelle. On habitait une en face de l’autre. On était toujours ensemble. Elle s’occupait de mon fils. Ce n’était pas une relation sans failles, bien sûr. J’ai même été un peu la mère de ma mère au cours de ma vie. Mais c’était un amour vrai.»

Quand on lui demande ce qu’elle trouve de plus difficile dans la proche aidance, elle répond: «Tout! Tout est difficile!» Et c’est vrai. Voir une personne qu’on aime défigurée par la maladie et la souffrance. Se sentir seule, épuisée. Courir les chimiothérapies trois fois par semaine, à raison de huit heures chaque fois. Et, à travers tout ça, continuer à être une mère pour son fils, à travailler, à vivre. C’est un long chemin, une «traversée souvent douloureuse», dit-elle.

«Ma mère avait un horaire plus chargé que le mien. C’était une femme active, passionnée, curieuse. Du jour au lendemain, tout s’est arrêté. Elle a frappé un mur. Je pense qu’elle a été en dépression pendant ces cinq années-là.» Pour comprendre ce que sa mère vit, Marina doit consulter et apprendre à «s’assoir sur le banc du passager». Pour s’adapter à ce nouveau rythme, elle doit renoncer à tout contrôler.

Aider les aidants

En 2020, l’Appui communique avec Marina. L’organisme, qui vise à aider les proches aidants du Québec, lui propose d’animer un balado sur la proche aidance.

«Ils savaient que j’avais été la proche aidante de ma mère. C’est pour ça qu’ils sont venus me chercher. Pour moi, ça été un “oui” automatique. Pas seulement parce que je l’avais vécu, mais parce que ça allait aider les gens. Il y a tellement de solitude, de pièges et de dangers derrière la proche aidance. Je ne pouvais pas refuser.»

Selon l’Institut de la statistique du Québec, la province compte 1,5 million de proches aidants en 2022, soit 21% de la population des 15 ans et plus. De son côté, l’organisme l’Appui, avance le chiffre de 2,4 millions de proches aidants, car il inclut toute personne qui donne au moins une heure par semaine.

  • Photo: Kristina Bastien

Après quatre années de rencontres, d’entrevues et de recherches sur le sujet, Marina arrive à ce constat: les gens ont besoin de lieux pour parler de leur situation de proche aidant. Sa conférence La traversée est sa réponse à ce manque; «Je voulais créer un lieu où les proches aidants peuvent se rencontrer, se parler et s’entraider. C’est pour ça que je termine ma conférence avec un temps de questions.»

Se reconstruire

C’est encore pour partager ce qu’elle vit et pour aider ceux qui vivent des deuils, des ruptures et des déchirures que Marina sort, en 2025, Reconstruire les saisons, son premier album. Elle donne depuis des concerts un peu partout pour aller à la rencontre des gens, autrement.

En spectacle comme sur l’album, en conférence comme dans le balado, c’est la Marina contemplative qu’on découvre. «C’est mon côté spirituel. Je suis humaniste avant d’être artiste. Par la chanson, j’espère seulement faire réaliser aux gens à quel point ils sont privilégiés d’avoir ceux qu’ils aiment dans leur vie. Si je peux aider comme ça aussi, j’aurai fait quelque chose de bon.»

Brigitte Bédard
Brigitte Bédard

D’abord journaliste indépendante au tournant du siècle, Brigitte met maintenant son amour de l’écriture et des rencontres au service de la mission du Verbe médias. Après J’étais incapable d’aimer. Le Christ m’a libérée (2019, Artège), elle a fait paraitre Je me suis laissé aimer. Et l’Esprit saint m’a emportée (Artège) en 2022.