
Marie Céleste, vaisseau d’espoir
Marie Céleste, c’est d’abord le nom d’un vaisseau-fantôme, un navire dont on n’a jamais retrouvé l’équipage. Le jeune quintette d’Alma qui se l’est approprié faisait paraitre en avril dernier son deuxième opus, Tout ce qui brille. Avec une musique incandescente sur fond de paroles parfois très sombres, ses membres nous transportent vers un peu de lumière. Nous les avons rencontrés juste avant une prestation au Grizzly Fuzz, à Québec.
Les spectateurs connaissent déjà les paroles des chansons par cœur, même si l’album n’a paru qu’une dizaine de jours auparavant. Pour ma part, j’aimais déjà plusieurs morceaux parus dans le minialbum Feux de joie (2024) – mention spéciale à «La lumière».
Avec Tout ce qui brille, on atteint un autre niveau de clarté.
Vous allez me dire, ça fait très lumineux tout ça! Or, le récent album vient rajouter de la profondeur en abordant des thèmes plus graves, sur une musique qui reste enjouée.
Et la vie, en ce pays
Quand j’y pense, me ramène à nous et à grandir ensemble
Prendre la chance, de le vivre
Vivre la souffrance et l’espérance aussi
– «La lumière»
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Simon Duchesne, chanteur et guitariste, explique: «On est bien balancé. Si une chanson est trop joyeuse, si de base les accords sont lumineux, c’est le fun d’y rajouter un petit côté un peu plus aigre. Puis quand une chanson est plus amère, on essaie de trouver un petit côté lumineux.»
Des concepts comme la mort, l’oubli, les ruptures, la dépression sont ainsi évoqués sur des airs joyeux et enlevants.
Quel sens se cache derrière ce paradoxe?
À lire aussi :
Chercher le filon
La question du sens à chercher derrière l’art est vaste. Vient-il de la tête de l’artiste, de celle qui reçoit l’œuvre, ou d’ailleurs? Pour Simon, «ça se tisse en chemin». «Je pense que l’être humain, de base, est toujours à la recherche de sens. Dans toute œuvre d’art, il va chercher le filon.» La journaliste que je suis peut bien penser que les paroles de Marie Céleste sont symptomatiques du vide existentiel qu’expérimente toute une génération, ce n’était pas nécessairement anticipé par ceux qui les ont écrites.
«Ça ne veut pas dire la même chose pour chacun de nous, et c’est encore plus vrai pour le monde qui nous écoute», rapporte Philippe Plourde, chanteur et claviériste. Il ajoute: «Le sens, je n’irai pas le porter à bout de bras, les gens peuvent l’interpréter à leur manière.» Pour lui, il y a une analogie à faire avec les toiles d’artistes abstraits, qui peuvent susciter un effet différent chez chaque personne qui les regarde, parfois indépendamment de l’intention du peintre.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Toujours une surprise
Les deux paroliers sont accompagnés dans la petite loge où l’on se trouve par un Guillaume Sliger – le batteur du groupe – silencieux. Dans la salle à côté, on entend les rires d’une bande de jeunes festifs du Lac qui entoure les deux autres membres, Olivier et Zachary Tremblay. Chacun des cinq hommes apporte ses influences musicales dans l’œuvre commune, et cela aussi semble se faire de façon spontanée, presque mystérieuse, raconte Philippe.
«Il y a une sorte de magie parce qu’on ne contrôle pas beaucoup comment la création en groupe va se faire. On fait confiance à la dynamique, parce que ça fait longtemps qu’on joue ensemble, mais c’est toujours une surprise. On est un peu dans l’espérance que ça va marcher. C’est inattendu.»
Le résultat est un album qui, dans les mots de la maison de disque Bravo musique, lie «fluidement des facettes acoustiques et électroniques à travers la lentille pentagonale du groupe». Nous avons affaire à un mélange audacieux, parfois folk, parfois indie pop, parfois rock, qui apporte un vent de nouveauté avec des influences qui viennent du passé.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Belle forme de résistance
Le groupe, qui n’en est qu’à ses débuts, est tout tourné vers le futur, un futur qui semble plein de promesses. Or, force est d’admettre que l’horizon qui se dresse devant la génération incarnée par Marie Céleste n’est pas fait de lendemains qui chantent. Pourtant, des airs joyeux cherchent à donner de l’espoir, malgré l’angoisse de l’avenir.
Le meilleur exemple est sans doute dans la deuxième chanson, qui répète la question «Combien de temps avant la mort?» sur une salsa des plus entrainantes. Ou encore dans «Philadelphie», où le chanteur insiste à plusieurs reprises: «J’étais poussière et le resterai.» De telles préoccupations existentielles sur le sens de la vie et de la mort façonnent bel et bien l’esprit du temps.
«Je pense qu’il y a un souci générationnel un peu systémique. L’avenir qu’on s’est fait vendre n’existe pas présentement; donc, dans la tête de tout le monde, il y a comme un grand point d’interrogation», nous dit Simon.
Comment garder le cap dans toute cette mer d’incertitude et d’appréhension?
Pour Philippe, il s’agit de maintenir l’espoir d’une destination à atteindre, espoir qu’on peut insuffler à travers l’art. «C’est une des plus belles formes de résistance qu’on peut avoir dans le paysage actuel, où l’on est bombardé constamment d’images choquantes et de comportements absolument indécents.»
Et si toi aussi
Tu y crois encore
Qu’il y a de la vie
Où il y a de l’espoir
– «Et si toi aussi…»
Faire rayonner l’invisible
Quand je lui demande de m’expliquer en quoi consiste son art, Philippe le décrit comme un «métier de l’invisible». «Ce que nos trucs produisent, ce sont des fréquences, des signaux qui arrivent à nos oreilles, et par magie, ça nous fait sentir quelque chose. Tu vas construire une carrière, et ce que tu vas avoir fait, c’est du son immatériel. C’est complètement intangible, même si ça fait sentir de grandes choses pour le monde. Je trouve ça fascinant.»
«Ce que j’aime beaucoup de la musique, c’est ce grand langage là, ajoute Simon. C’est un grand vocabulaire, qui permet de dire tout ce qu’on ne peut pas dire avec les 26 lettres qu’on a dans l’alphabet. C’est le grand invisible, l’intangible, toute cette grande palette d’émotions que les mots ne peuvent pas produire.»
*
À bord du nouveau Marie Céleste, on veut nous faire traverser le tangible et la simple matérialité pour aller plus loin. Vers où? Un ailleurs peut-être encore innommable. Après tout, comme on le chante au début de la chanson-titre de l’album: «Tout ce qui brille / Touche au divin.»
Marie Céleste
Tout ce qui brille
Bravo musique, 2026




