
Lisée, Lévesque et Trudeau se rencontrent à la Saint-Jean
Dans Lévesque/Trudeau – Leur Révolution tranquille, notre histoire, Jean-François Lisée emporte son lecteur dans une enquête journalistique aux allures de thriller politique. L’ancien chef péquiste et conseiller sous Jacques Parizeau et Lucien Bouchard raconte le parcours de René Lévesque et Pierre Trudeau, leurs affrontements, leurs complicités et leurs débats enflammés. Alors que parait chez Carte Blanche le second volume de la saga, Le Verbe s’entretient avec l’écrivain indépendantiste sur l’héritage spirituel de ces champions rivaux du Québec moderne.
Le Verbe: Dans l'imaginaire collectif, la Révolution tranquille est souvent racontée comme une rupture de la religion avec l’État. Cette lecture est-elle simpliste?
Jean-François Lisée: On ne peut pas dire que c'est comme un interrupteur qui s'allume le 20 juin 1960! Mais il y a un changement de cap considérable. L'alliance de Duplessis avec l'Église était très forte, même si parfois il y avait des tensions.
Cela dit, la présence de l'Église dans la réforme de l'éducation demeure capitale. Jean Lesage, René Lévesque et Paul Gérin-Lajoie, par exemple, sont en constant contact avec l'archevêque de Montréal, le cardinal Paul-Émile Léger.
Il y a même un débat chez les évêques pour savoir si on va laisser passer la réforme. Il y a des résistances. Léger, qui était un intégriste dans les années 1940 et 1950, devient un accompagnateur de la réforme dans les années 1960. Je vais l'aborder dans le troisième tome.
Ce n'est pas comme si l'Église n'a plus rien à dire à partir de juin 1960. Au contraire, elle avait une capacité de nuisance considérable qu'elle n'a pas utilisée. Un facteur essentiel de la rapidité des changements, c’était la capacité réformiste de l'Église et de certains de ses dirigeants, dont le cardinal Léger - qui n'est jamais nommé comme ça. Moi, je considère que c'est un des pères de la réforme de l'éducation. Il aurait pu être son adversaire, mais il a été son accompagnateur.
Pierre Trudeau est souvent présenté comme l'artisan d'un Canada moderne et laïque. Quel rapport entretenait-il réellement avec la foi catholique?
Trudeau est un croyant. Évidemment, toute son éducation se fait avec des religieux, les jésuites, à Brébeuf.
Il va fausser compagnie aux jésuites sur les questions du nationalisme et sur l'importance du clergé dans la gestion de la cité. Mais jamais il ne va rejeter son lien avec le catholicisme. Il se considère comme un membre de la famille chrétienne.
Lorsqu'il va en France, il découvre Emmanuel Mounier et des gens de la revue Esprit - des catholiques français qui ont, eux, intégré l'idée que l'Église et l'État sont séparés, que le clergé doit s'occuper des affaires de l'âme et l'État des affaires civiles. Quand il revient au Québec, où la domination cléricale est très forte, il devient anticlérical. Il n’est pas contre l’existence du clergé, il est contre l’existence d’un clergé qui domine la cité.
Il est d’ailleurs très meurtri du fait que le clergé le considère comme un adversaire. On le traite de marxiste, ce qui est une hérésie selon l'Église. Si tu es hérétique, tu blesses le corps du Christ - or, lui croit en Jésus-Christ. Il vit donc une réelle douleur interne dans sa conviction profonde chrétienne en raison de son rejet par les autorités de sa famille religieuse.
«Trudeau vit donc une réelle douleur interne dans sa conviction profonde chrétienne en raison de son rejet par les autorités de sa famille religieuse.»
On parle beaucoup moins de la religion chez René Lévesque. Qu'est-ce que vos recherches révèlent à son sujet?
René Lévesque, lui, découvre très tôt, au séminaire de Gaspé, un enseignement très chrétien et catholique, où l’on fait notamment le «petit catéchisme». Dans ses mémoires, il écrit qu’il trouvait cet enseignement peu intéressant et répétitif. Il se souvient d’ailleurs du moment exact où il a rompu avec Dieu. C'était un moment où il faisait beau. Ils étaient adossés à la chapelle; ils répétaient le catéchisme pour la dixième fois. Il était à côté de la forêt où il y avait des animaux. Il se disait que c'était plus intéressant d'aller jouer dans la forêt que de réciter ce catéchisme. Il a donc très tôt nourri son scepticisme envers le récit catholique, et il n'y est jamais revenu.
On a souvent l'impression que Trudeau et Lévesque étaient destinés à s'opposer. Pourtant, vos recherches montrent qu'ils n'ont pas toujours occupé les positions qu'on leur connait aujourd'hui. Comment leurs trajectoires respectives ont-elles façonné leur vision du Québec?
Trudeau dira que, toute sa vie, il était à contrecourant. Dans les faits, lorsqu'il était jeune adulte, il était complètement dans le courant. Et c'était le courant de Mussolini, de Franco.
Pour Trudeau, Mussolini - comme pour bien des indépendantistes québécois des années 30 - c'est un modèle.
Lévesque, lui, rejette Mussolini dès les années 30. Il n'est vraiment pas d'accord. D’ailleurs, dès que l'Allemagne - alliée de l’Italie fasciste - envahit la France, il devient partisan de Charles de Gaulle - qui organise la résistance. Il est un des premiers gaullistes au Québec, en fait, alors qu’il est en fin d'études universitaires et qu’il fait du journalisme.
Pour sa part, Trudeau est tellement nationaliste que de 1940 à 1944, donc de 20 à 24 ans, il cocrée une société secrète dont l'objectif est de faire un putsch afin de faire du Québec un pays français, catholique, fascisant, non démocratique. Ce passage dans cette société secrète - qui s'appelle les X ou les Frères chasseurs - est un secret qu'il ne confie à personne. Il ne crève jamais cet abcès. Il était un indépendantiste extrémiste. Il devient ensuite un antinationaliste extrémiste.
Lévesque, lui, devient un nationaliste très tard. Lui aussi est plutôt antinationaliste. Il ne renoue avec le nationalisme que pendant la grève des réalisateurs de Radio-Canada en 1959, alors que sa cause est le syndicalisme.
Il ne deviendra indépendantiste qu'en 1965, à force d'être ministre et de se heurter à la présence fédérale dans les champs de compétences où lui voudrait agir, par exemple concernant les Inuits dans le nord du Québec, lorsqu'il trouve qu'ils sont très mal traités. Il veut faire des réformes dans les secteurs de l'aide sociale, de la famille, etc. C’est dire qu’il devient nationaliste en 1959, puis indépendantiste graduellement jusqu'en 1965.
Les débats actuels sur la laïcité et l'identité québécoise sont-ils, d'une certaine façon, les héritiers des débats que menaient déjà Trudeau et Lévesque dans les années 1960?
Ils étaient parfaitement d'accord sur le fait que l'Église et l'État devaient être complètement distincts. D'ailleurs, la contribution principale de Trudeau alors qu’il était ministre de la Justice, en 1968, c'est de dire que ni l'Église ni l'État n'ont à avoir dans la chambre à coucher des gens et que si deux adultes consentants, peu importe leur sexe, veulent avoir des relations, c'est leur affaire. C'est leur affaire, c'est l'affaire de leur conscience, de leur relation avec Dieu. C’est leur affaire individuellement, pas collectivement.
Il est clair que le Mouvement laïque de langue française, par exemple, qui se crée en 1961, est consubstantiel de la totalité des réformes. À ce moment-là, on est féministes, on est pour la laïcité, pour le syndicalisme, pour le droit des travailleurs, nationalistes et pour l'indépendance. Tout ça, c'était la même chose. Dans les débats sur la laïcité en ce moment, il y a des gens qui disent que c'est conservateur. Moi, quand j'étais jeune, c'était de gauche.


