
Les passages sacrés d'Arielle Soucy
Lancer un album intitulé Passages la semaine avant Pâques, simple coïncidence pour Arielle Soucy? J’en doute, jusqu’à ce qu’elle me confesse humblement ignorer l’étymologie du nom de la fête. On lui pardonne. Un peu d’écoute suffit toutefois à croire que le hasard fait bien les choses… ou plutôt qu’il n’existe pas vraiment.
«Donnez-moi un autre corps, je suis fatiguée d’essayer d’avancer», chante Arielle Soucy sur la pièce d’ouverture, «Pattern». À d’autres moments, des mélodies consolantes nous entrainent dans un «besoin d’infini» et de beauté «à la limite du réel». Un va-et-vient qui, nul doute, a des allures de descente aux enfers et de plaies transfigurées.
Si elle reste discrète sur ses épisodes d’anxiété et de dépression, Arielle me confie que la réalisation de cet album est traversée par des moments difficiles. On peut d’ailleurs la lire sur ses réseaux sociaux: «J’ai rassemblé toutes mes forces pour mettre au monde de la musique qui réchauffe […] en aller-retour entre désespoirs gargantuesques et foi profonde.»
«En un sens, tu sembles opposer la foi au désespoir?
— J’avais l’impression de parfois être soit dans un grand désespoir, soit dans un trop grand espoir. Je pense que la foi a quelque chose de plus équilibré, serein.
— Quelle est-elle exactement pour toi, la foi?
— J’y vois une sorte de confiance à travers les évènements de la vie, surtout les plus difficiles. Ils vont passer. Même les meilleurs. C’est ce que je veux exprimer par Passages: c’est vraiment un témoignage que je me laisse à moi-même d’abord.»
Photo: Ioana Bezman
Faire le pont entre deux mondes, celui du sacré et celui du profane, c’est la mission qu’elle se donne à travers ses compositions.
Comme s’il lui fallait s’ancrer dans une réalité qui ne change pas. «Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie; tout passe», écrivait sainte Thérèse d’Ávila. Les explorations d’Arielle «à travers le clair-obscur […] d’un endroit tamisé et hors du temps» me rappellent cette foi obscure des auteurs spirituels espagnols du 16e siècle.
De rituel et de communauté
«L’aspect communautaire me manque beaucoup. Les lieux communs manquent, la communauté manque. Ça me faisait tellement du bien d’aller à l’église tous les dimanches. C’était un peu plate parfois, mais il n’y a plus vraiment de places pour penser à des choses plus grandes que nous maintenant. Je pense qu’au Québec on est plus culturellement chrétien qu’on veut se l’avouer.»
C’est un constat qu’elle a particulièrement tiré de ses spectacles Un Noël Folk en décembre dernier. «J’ai espoir qu’on pourra se réapproprier cette culture», renchérit Arielle.
Le premier album d’Arielle Soucy, Il n’y a rien que je ne suis pas, est consacré comme le meilleur de 2023 par Le Devoir. Sur «Élégie», l’autrice-compositrice-interprète parle à son père décédé quelques années plus tôt et à tous les autres qu’elle perdra: «Est-ce que je dois croire en Dieu, pour que tu sois toujours avec moi? J’aimerais croire en Dieu pour que vous soyez toujours avec moi.»
Simple question rhétorique ou fantaisie lyrique? Ni l’une ni l’autre. Soucy croit d’ores et déjà en Dieu durant cette période de deuil, sans trop vouloir le dire. Un Dieu qu’elle ne rattache pas nécessairement à une institution particulière ni à des règles qui «briment la liberté individuelle», selon elle.
N’empêche qu’Arielle se dit fascinée par le rite. «La musique avait une fonction rituelle avant l’ère moderne; je pense qu’on a perdu cela. Il y a quelque chose qui nous parle là-dedans. Je sens qu’autour de moi les gens sont en recherche. Ils se tournent vers le tarot et l’astrologie, qui sont vraiment à la mode.»
Des églises, elle affectionne la beauté et le sens communautaire. En ces lieux, elle a chanté presque chaque dimanche de son enfance ainsi que durant les grandes fêtes. C’est d’ailleurs à la chapelle Saint-Louis de la magnifique église Saint-Jean-Baptiste à Montréal qu’on se rencontre, là où elle lançait son précédent opus.
Photo: Ioana Bezman
De l’ancien et du nouveau
La culture chrétienne porte son ferment spirituel, certes, et aussi un trésor musical. Ce sont les églises qui ont grandement contribué à plonger Arielle dans un répertoire de musique qu’elle qualifie d’exceptionnel et qu’elle juge trop peu connu du grand public. Je m’étonne de la savoir épargnée par la banalité musicale de la paroisse québécoise moyenne. «Ha! ha! ha! c’est vrai qu’il peut y en avoir», me répond-elle, se rappelant du même coup avoir entendu un chef-d’œuvre succéder à une pièce de mauvais gout dans une seule et même messe.
Faire le pont entre deux mondes, celui du sacré et celui du profane, c’est la mission qu’elle se donne à travers ses compositions. Formée en chant classique avec une maitrise qui explore les liens entre musique et religion, la jeune trentenaire a tout ce qu’il faut pour allier l’ancien et le nouveau.
«En tant que musicienne, j’ai été exposée à plein d’affaires crazy. Je veux rendre accessibles des trucs riches, complexes, mais dans une forme qui peut être digérée. Ce que j’ai entendu dans les églises, c’est trop beau, mais c’est parfois chanté par dix madames le dimanche. Je veux que ce soit popularisé.»
Son folk à mi-chemin entre Adrianne Lenker et Maude Audet prend sur Passages des envols expérimentaux où l’orgue et les harmonies vocales sont à l’honneur. L’album offre également des références à des compositeurs comme Arvo Pärt ou à Ralph Vaughan Williams. Du côté des textes, il faut noter l’emprunt au poète chrétien Christian Wiman pour l’excellente «Varieties of Quiet», une pièce en anglais qui aborde la difficulté d’accéder au sacré.
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Passages est un album dense en subtilités artistiques. On pourrait aller jusqu’à parler d’Easter eggs musicaux. Ce nouvel opus d’Arielle Soucy nous entraine dans plus d’un paradoxe: après celui du clair-obscur, elle joue sur la tension entre l’inconnu et le révélé, l’impénétrable et l’accessible. À certains égards, jamais un album qui se veut folk ne l’aura été aussi peu. Cela pourrait déplaire à ceux qui espèrent des balades faciles. Or, la facilité ne vaut généralement pas le détour.
«J’adore les petits bijoux et les vieilles affaires cachées. Dans cette tradition, il y a des œuvres complètement folles qui existent, il faut juste les trouver», renchérit-elle en parlant de musique sacrée.
La musique d’Arielle Soucy n’a à proprement parler de sacré que son aspiration vers l’éternité. Elle a aussi quelque chose de la perle rare qui, cachée, s’est révélée mystérieusement à moi par un beau vendredi de carême. Une grâce.




