
Espérer contre toute espérance avec Émile Proulx-Cloutier
C’est tout en nuances qu’Émile Proulx-Cloutier nous offre Ma main au feu, un album divisé en trois actes. Sous ses doigts, le piano tantôt nous berce, tantôt nous brasse la cage. Accompagnés de cuivres flamboyants, ses textes résonnent comme un puissant cri de ralliement devant la déferlante des maux de notre temps. Si l’horizon est sombre, l’opus d’Émile Proulx-Cloutier se veut une percée lumineuse. Le Verbe s’est entretenu avec l’auteur-compositeur-interprète qui refuse de céder à la désespérance.
Le Verbe: Ton dernier album est intéressant parce qu’il est clair que tu n’as pas voulu t’enfermer dans un genre musical précis. Comment s’est déroulé le processus créatif pour en arriver à un résultat aussi libre dans le style?
Émile Proulx-Cloutier: Ce sont des chansons qui se sont écrites sur plusieurs années. Il y avait un élan de sortir de mes sentiers battus et d'écouter certains fantasmes musicaux. J’avais une volonté de kicker dans mes propres murs, de tasser mes propres limites. C’était une étape saine dans mon évolution.
Cela donne un résultat parfois contrasté, entre tes slams, les pièces instrumentales au piano et même la présence d’une fanfare.
Je trouve qu’il y a quelque chose de baveux dans une fanfare! Il y a quelque chose d’un sourire en coin qui peut s'enflammer, qui s'assume, qui a les deux pieds sur terre. Cette espèce de sonorité là, j'avais envie qu'elle puisse contraster avec la mélancolie du piano.
C’est réussi. On le sent bien dans la chanson «Ma tête mal faite», par exemple.
Oui! Ou dans la pièce «Burnout», qui traite d'un sujet absolument pas drôle, tout en essayant d'être complètement à l'opposé du ton musicalement. C’est une manière de transmettre une part de colère ou de sarcasme par rapport à ce phénomène.
«Allez! Je veux que tu scores comme une catapulte
Allez! Sculpte-toi un corps à faire des jaloux
Allez! Deviens le Dieu de ton propre culte
Même si chez vous la vie d’adulte, elle te rend fou
Allez torche, donne, soigne pis reste optimiste»
– «Burnout»
Justement, sur ton album, tu décris de manière quasi chirurgicale et parfois douloureuse plusieurs maux de notre époque. En même temps, on sent que tu avances sans misérabilisme ni pessimisme. Tu sembles vraiment vouloir «espérer contre toute espérance» (Rm 4,18)!
C'est bien dit. J’aime aussi l'expression: «Je garde mon pessimisme pour des jours meilleurs.»
Il faut retrouver une sorte de tension entre la conscience de ce qui se passe autour de soi et l'écoute de ce qu'il y a de grand en nous, de ce qu'il y a de fort dans l'autre. Parce que, dans les moments difficiles, c'est à ça qu'on se rattache: à l'humanité qu'on entend encore battre en nous et qu'on perçoit chez l'autre. Quand on oublie la complexité de l'autre et la nôtre, c’est à ce moment-là qu’on peut verser dans l’horreur. C’est ça qui nous amène à quitter l'essentiel.
Parfois, je me demande: est-ce qu'il y a moyen de trouver une joie ou un élan dans l'imperfection, l'incertitude, peut-être même dans une forme de nuance ou même d'ambivalence?
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Tu t’évertues à trouver la beauté dans l’imparfait et l’ordinaire. Pourquoi est-ce que ça compte autant pour toi?
Parce que je pense qu'avoir désappris à voir [la beauté], ça fait qu'on tente de la trouver dans des attitudes compensatoires. C'est-à-dire que j'ai l'impression que notre folie de production, de performance, de consommation, elle est là pour combler une forme de vide. Pourtant, [ce vide] nous paraitrait sans doute beaucoup moins lourd si l’on arrivait à ressentir une plénitude autrement que par cette voie-là.
Notre rapport à la foi ou au sacré est sans doute très fracassé. Je ne sais pas si c'est par là [que se trouve] la réponse, mais je pense qu'une partie de ce qui peut nous rattacher au monde passe par une relation grandiose avec l’ordinaire. Notre course pourrait être beaucoup moins affolée si l’on était plus attentifs.
Devant ce constat, quel est le rôle particulier de l’artiste?
Je pense que les artistes ont une petite part là-dedans, à côté de ceux qui ont une énorme part, que ce soit dans le monde communautaire, de l'éducation ou des soins. Ils sont majeurs, les défis qui nous pendent au bout du nez. Comme artiste, dans la société, il faut être capable de réénergiser par le sens et par la joie. Par la lucidité brutale, aussi, par moments!
Moi-même, je n’intègre pas tout [ce que j’écris]. Tu sais, mes chansons ne sont pas là pour dire ce que j'ai compris, mais pour dire ce que je suis en train de chercher. Je fais ça pour essayer d’apprendre à vivre.
En entrevue, tu as déjà discuté de la haute estime que tu portes aux petits. Tu as publié un livre jeunesse, réalisé un documentaire s’intéressant au vécu d’enfants issus de milieux défavorisés et tu es père trois fois. Qu’est-ce qu’il y a de particulier à l’enfance qui résonne tant chez toi?
L'enfant, si tu le mets en présence d'éléments, il peut inventer un univers qui n'existe pas. Le désir est là, l'élan est là. Ce qui m’intéresse, c’est cette connexion à quelque chose d’essentiel. Pour moi, reconquérir son enfance, c'est une quête fondamentale.
C’est une idée intéressante que celle de reconquérir son histoire. C’est aussi un exercice que tu fais de manière plus générale. Notre passé collectif ne te fait pas peur, si on se fie entre autres à ton travail sur Pas perdus et Grosse-Ile, 1847, deux pièces de théâtre documentaire qui démontrent ton souci de la transmission de la mémoire.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Je pense qu'il ne faut pas que le passé soit une chape emprisonnante. C’est trop souvent devenu ça. Et en même temps, le rejet pur, c'est stérile. [Les gens avant nous] ont fait beaucoup d'erreurs. C'est intéressant de les regarder, ces erreurs-là. Et de considérer aussi que, parmi les imparfaits d’autrefois, il y en a certains qui ont opéré des changements de cap qui ont parfois été salutaires pour l'humanité.
Ce qui est intéressant avec l'histoire aussi, c'est qu’il y a de grands épisodes qui nous sont enseignés. Mais quand tu vas lire les notes en bas de page, quand tu t'intéresses pour vrai à l'histoire, tu peux tomber sur des prises de parole qui te font dire: «Ah! mon Dieu! Ils étaient plus profonds et complexes que ce qu'on m'a résumé. […] C'est plus insaisissable que ce qu'on veut m'en dire.» Parfois, les synthèses sont un ennemi de la richesse et de la complexité.
Au Québec, particulièrement, on entretient un rapport plutôt trouble avec notre histoire.
Bien sûr! Il y a des horreurs dans l'histoire du Québec. On ne s'en ennuie pas. Mais c'est là. C'est arrivé. [Par exemple,] ce qui s'est passé avec les Autochtones, c'est épouvantable. Puis en même temps, il y a des affaires fantastiques: l'expression par des gens d’ici d'un génie de terrain, d’un génie de survivance, d’un génie de débrouillardise… C'est génial, ce qu'ils ont réussi à faire!
Et pour moi, c'est comme être debout sur ses deux jambes que de considérer ces deux aspects-là de l’histoire [simultanément]. Je pense que nous museler dans un rejet systématique de tout ce qui nous a précédés, c'est stérile et mensonger. De toute façon, tu as besoin de savoir d'où tu viens! Après ça, être juste dans une sorte d'expression grandiloquente du passé, [ce n’est pas mieux].
Un bon exemple de cette difficulté à poser un regard nuancé sur l’histoire est la manière dont on considère notre héritage catholique.
Oui. Il y a une réflexion critique à avoir là-dessus, qui n'est pas achevée. À une époque [les gens d’Église] étaient des travailleurs communautaires, des psys, des profs, des relayeurs de savoirs précieux. Mais ça a aussi été un curé qui est rentré chez nous et qui a mis ma grand-mère à genoux après son neuvième enfant, pour lui faire jurer qu'elle n'empêchait pas la famille.
Il faut assumer que c'est arrivé et que des gens se sont servis de [l’Église] pour incarner la pire affaire du monde: le désir de dominer et de contrôler. Il me semble pourtant que, dans les histoires que j’ai lues, Jésus parle à toutes sortes de personnes différentes, qu’il est fâché contre les marchands, les idoles… Il y a des bouts du discours qui ont été instrumentalisés pour écraser. Ça ne fonctionne pas pour moi.
«Mes chansons ne sont pas là pour dire ce que j'ai compris, mais pour dire ce que je suis en train de chercher.»
Qu’est-ce qui fonctionne pour toi?
Peut-être que j'ai une relation particulière avec les lieux de culture. Quand je rentre dans un théâtre ou dans un cinéma, ça doit me faire ce que ça fait pour d'autres d'entrer dans une église. Je suis dans une bulle qui fait que je peux retourner plus loin en moi. Après, les rites, je pense que c'est propre à chacun.
Retrouver un sens du commun, même si tous nos codes ne sont pas les mêmes et que notre vocabulaire n'est pas le même, ça, c'est plus précieux pour moi que d'être à l'unisson dans nos croyances et nos conceptions du monde.



