
Débaptiser les écoles du Québec: laïcité ou panthéisme?
Au Québec, près du tiers des établissements scolaires portent le nom d’un saint ou d’un groupe de saints. Relents d’un passé révolu, traces de la mémoire collective, inscription dans l’histoire universelle? Le Verbe pose la question à Marc Chevrier, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal.
Le Verbe: À la suite d’un récent article paru dans Le Devoir, la question de savoir si l’on devrait changer les noms jugés trop religieux d’établissements scolaires est revenue à l’avant-scène. Qu’en pensez-vous?
Quand il y a une sécularisation de la société, on va avoir tendance à célébrer comme valeur commune des éléments qui ne sont pas religieux comme tels. Ça ne veut pas dire que le religieux est exclu, mais ça peut vouloir dire effectivement qu’on va reconnaitre comme élément commun des faits ou des personnages politiques, des personnalités culturelles, artistiques, des évènements historiques, etc. La communauté ne se pense pas entièrement à travers la célébration de la tradition religieuse. C'est normal que dans une société, de temps à autre, on donne de nouveaux noms à des institutions. Les sociétés évoluent, le rapport à la mémoire évolue.
Il y a quand même eu dans l'histoire des volontés d'en finir de manière plutôt radicale avec la mémoire religieuse. On a même assisté à des campagnes de «débaptisation». On a voulu carrément débaptiser des lieux ou des édifices, notamment scolaires, parce qu'ils portaient un nom religieux. L’exemple le plus célèbre, c’est ce qui est arrivé pendant la Révolution française, ou aussi au 20e siècle en Union soviétique.
Il y a même des historiens qui ont récupéré un concept qui appartient à l'histoire romaine qu'on appelle la damnatio memoriae. C'est une pratique qu'on a observée pendant la Rome antique, où un empereur qui prend le pouvoir efface toutes les traces de l'empereur précédent. On va démolir toutes les statues, tous les symboles à son effigie, les pièces de monnaie, comme si la mémoire de l'empereur précédent était chargée d'une malédiction. C’est le sens de l'expression damnatio memoriae: une espèce de mémoire maudite. Certains historiens ont réutilisé le concept pour l'appliquer à la mémoire religieuse.
Je ne dis pas qu’on assiste à une telle volonté d'éradication radicale, mais je sais que certains militants qui se réclament d’une certaine vision de la laïcité aimeraient bien qu’on efface toute mémoire religieuse de l'espace public.
Il faut aussi dire qu’au Québec, on est en train de commettre, à mon avis, une espèce de confusion sur ce qu’on entend par la laïcité. La laïcité n'exige pas que la religion disparaisse de l'espace social public. Oui, certes, on va séparer le religieux de la sphère de l'État, mais la sphère publique comme sphère sociale, c'est-à-dire les rues, les parcs, tout l'espace en dehors des édifices gouvernementaux, c'est un espace de liberté où on peut notamment exercer sa liberté d'association et de religion. Il y a un peu de confusion là-dessus au Québec qui est en train de se cristalliser.
D’ailleurs, plusieurs changements de noms ont déjà été opérés, où on a effacé une dénomination religieuse, mais on l’a remplacée par quoi? On peut plaider qu’il faudrait rendre hommage aux grands acteurs de la Révolution tranquille. Mais dans les faits, ce qu'on constate, c'est que dans bien des cas on se rabat non pas sur un personnage historique, mais sur un lieu géographique ou une entité naturelle : l'«école des Berges», par exemple, ou encore des noms plus ésotériques comme l'«école L'Envolée». Ce que certains observent, c'est que notre souci contemporain de ne vouloir offenser personne, de vouloir inclure tout le monde fait en sorte qu'on choisit des noms qui sont profondément dépersonnalisés. On ne rend pas hommage à notre histoire en donnant des noms naturels ou des noms ésotériques à nos écoles.
On peut bien penser ce que l'on veut des noms de saints qui affublent encore des écoles ou des édifices publics, mais un nom de saint, c'est au moins un nom qui renvoie à la mémoire concrète d'un peuple. C'est quelqu'un de précis, un saint. Dans l'histoire de l'Église catholique, un saint c'est quelqu'un qui a une vie illustre, exemplaire et dont on peut raconter l'histoire. Certains diront que c'est une histoire qui intéresse moins le Québécois d'aujourd'hui. Peut-être, mais c'est quand même une histoire d'être humain. Il ne s'agit pas de célébrer une montagne, des berges ou une rivière.
Je me demande si ce n’est pas un signe d’une sorte de panthéisme. On ne voudrait plus de trace de la vieille religion incarnée catholique, mais on embrasserait la religion nouvelle, une espèce de panthéisme un peu mou, où on vénère la nature et ses œuvres.
Sans nécessairement fermer la porte à l'idée de transformer progressivement certains noms d'écoles – je pense que ça participe de l'évolution de la société –, on peut quand même garder un regard critique.
L'être humain est un être qui vit dans une lignée. On est peut-être des individus uniques, mais on a besoin de savoir d'où on vient. Notre identité n'est pas qu'individuelle, elle est aussi collective.
La suppression de ces appellations aurait-elle un impact sur la mémoire collective des Québécois?
Tout dépend du changement. Si c'est un petit changement ponctuel où on ajoute d'autres noms qui font référence à notre histoire, ça aura un impact mineur. Mais s’il s'agit d'une vague de fond qui se traduit par un changement systématique d'un grand nombre de noms d'écoles, alors oui, effectivement, ça aurait un impact plus significatif.
Il faut voir dans quel esprit c'est fait. Qu’on veuille rendre hommage à des évènements ou des personnages qui ont fait le Québec il y a 60 ans, certains diront que c'est tout à fait normal. Mais si l'esprit est plutôt un esprit d’éradication, d'effacement, de rejet, ça a comme conséquence que les Québécois vont oublier le fait que pendant longtemps, ces dénominations religieuses n’étaient pas seulement une façon pour les Québécois de montrer leur foi. C’était aussi pour eux une façon de dire comment ils participaient à l'universel. L'Église catholique, c'est une église mondiale. On fait référence à l'histoire de saints qui ont vécu en Europe, au Moyen-Orient, dans d'autres continents. Tous ces saints qu'on célébrait montraient que nous étions un peuple paradoxalement très ouvert à des histoires complètement autres que celle d'une société qui habite la vallée du Saint-Laurent.
Évidemment, un Québec laïque n’est pas tenu de rendre hommage systématiquement à son passé religieux, mais il n'est pas non plus tenu d'effacer ce dont il a hérité. On peut aussi le faire dans un esprit d’ajout – renommer une salle commune ou un gymnase, par exemple – plutôt que de soustraction et d’éradication.
Le devoir de mémoire doit-il s’adapter aux réalités présentes et à l’évolution de la société?
La mémoire est toujours sélective, c'est-à-dire que pour qu'il y ait de la mémoire, il faut qu'il y ait aussi une part d'oubli. On ne peut pas se souvenir de tout donc on fait une sélection dans ce dont on se souvient.
On peut aussi cultiver la mémoire collective en donnant des possibilités au ressouvenir. C’est comme lorsqu’on restaure des lieux anciens. Parfois, on n’a pas le choix: il faut remplacer des morceaux de bois par d’autres. Mais on peut faire la restauration en laissant toujours un morceau de l’ancien, en se disant qu’on le laisse pour les générations à venir. Je trouve que c’est une belle image. Il faut, oui, rénover et parfois mettre à jour, mais faisons en sorte qu’un morceau de l’ancien subsiste pour les générations futures.
Parfois, les vivants sont par définition centrés sur leur présent et le présentisme peut avoir pour effet d’empêcher le ressouvenir pour les générations à venir. Si vous voulez changer des noms, fort bien, mais essayez de vous assurer que si on retire les noms anciens, on puisse quand même se souvenir du fait qu'ils ont existé. Si effectivement une école décide d'abandonner un nom de saint pour autre chose, il serait bien qu’il y ait quelque part une plaque qui rappelle ce que c'était avant. Il ne faut pas qu’on efface la mémoire. Il y a plusieurs façons de le faire: en parler dans les cours, ou écrire un petit livre sur l’histoire de l’école, par exemple. Peut-être qu’on est obligé, quand on adapte l’histoire au présent, de laisser tomber des éléments, mais garantissons quand même les conditions du ressouvenir pour les générations futures.
Pourquoi est-ce important de se souvenir?
Parce que l'être humain est un être qui vit dans une lignée. On est peut-être, oui, des individus uniques, mais on a besoin de savoir d'où on vient. Notre identité n'est pas qu'individuelle, elle est aussi collective. Et pour nourrir la mémoire collective, il faut sans cesse avoir des rappels qui sont symboliques, matériels et qui nous parlent. Et même si ces rappels sont parfois très passifs, comme un nom officiel, ça crée quand même une toile de fond qui permet à la mémoire collective de se renouveler, de se transmettre.
Propos recueillis par Frédérique Bérubé.
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