
Croire à ses risques et périls avec Ross Douthat
Chroniqueur d’opinion au New York Times depuis plusieurs années, Ross Douthat est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Bienvenue dans la décadence. Quand l'Occident est victime de son succès (2024). Passionné de politique et de religion, il est également animateur d’un balado. De passage au pays, il s’est entretenu avec nous sur les risques de la croyance. Pour lui, le jeu en vaut la chandelle; tout le monde devrait être religieux.
Le Verbe: Certains affirment, chiffres à l'appui, que la génération Z est la moins religieuse de l'histoire. Pourtant, on nous annonce, même dans les médias grand public, un retour de la religion en particulier chez les jeunes. Quelle est la vérité sur cette histoire?
Ross Douthat: Curieusement, les deux affirmations peuvent être vraies. La génération Z n'est pas, du moins en Amérique du Nord, beaucoup plus religieuse que la génération Y. Certaines statistiques en France et au Royaume-Uni suggèrent qu'il y a un peu plus de religion parmi la génération Z, que la sécularisation a atteint son apogée avec la génération X ou même la génération du baby-boom. Mais aux États-Unis et au Canada, il semble plutôt qu’elle ait ralenti ou marqué le pas avec la génération Z.
La génération Z est peut-être la génération la moins religieuse de l'histoire en ce qui concerne l'adhésion à une Église ou la pratique d'une religion, mais si on la compare à la cohorte qui la précède, elle n'est pas beaucoup moins religieuse. Il semble y avoir un ralentissement global dans les données. Et puis, on observe clairement des poches d'intérêt religieux intense au sein de la génération Z, ce qui est assez nouveau et frappant.
Cela ne prouve pas encore un renouveau religieux à part entière. C’est plutôt que cette génération marque les limites d'une certaine vague de sécularisation. Les membres de la génération Z regardent autour d'eux, curieux de découvrir à nouveau les différentes options religieuses.
Générations
Certains y croient comme en l’Évangile, d’autres le méprisent comme un vulgaire biscuit chinois. Dans tous les cas, le discours sur les générations fait couler beaucoup d’encre. Du baby-boom (1946-1964) à la génération Z (1995-2009) en passant par les X (1965-1979) et les Y (1980-1994), chacune serait associée à une époque, une culture et une vision du monde.
C’est la différence entre le point de vue statistique et l’ambiance générale: parmi une partie de l’élite culturelle de la génération Z, on peut discerner un intérêt pour la religion, qui retrouve un certain cachet.
Vous pouvez avoir une société où davantage de personnes vont à l'église, mais où tous les créateurs de tendances considèrent que la religion est dépassée. Ou vous pouvez avoir une société où un peu moins de personnes vont à l'église, mais où ceux qui se considèrent comme des précurseurs s'intéressent davantage à la religion et pensent qu'il pourrait y avoir un avenir religieux. Il me semble que nous sommes dans la seconde catégorie. Si l'on remonte à 2005, davantage de personnes s'identifiaient à la religion, mais l'avant-garde pensait que l'avenir serait séculier. Aujourd'hui, l'avant-garde n'en est plus aussi sure.
Vous êtes l’auteur de plusieurs livres sur des sujets tels que le mouvement conservateur et l'Église catholique. Récemment, vous avez adopté une posture plus libérale, encourageant vos lecteurs à découvrir la religion sans vraiment chercher à les convaincre de la vérité du christianisme en particulier. Pourquoi faire cela maintenant?
J'essaie d'aborder la croyance d'une manière qui serait utile à des personnes qui pourraient s’intéresser à la religion, mais qui ont l'impression que devenir religieux, c'est abandonner la raison, abandonner une certaine rigueur intellectuelle ou un certain sérieux. Que la seule façon d'être religieux est de faire un acte de foi et d'espérer trouver Dieu qui vous attend de l'autre côté. Que c'est une sorte d'abandon des engagements fondamentaux d'une personne normale, sérieuse, moderne et intellectuelle. Je pense que cela est tout à fait faux. Tant que cela sera la norme, il y aura une limite à ce que nous pouvons accomplir pour restaurer l'intérêt pour la religion chez les élites.
Je ne m'attendrais pas, dans une société pluraliste, à ce que tout le monde à l'Université Yale, à McGill ou ailleurs soit catholique pratiquant. Mais j'aimerais vivre dans un monde où la plupart des étudiants de Yale ou de McGill prennent les questions religieuses au sérieux, s'intéressent à ce que les catholiques, les protestants et les musulmans ont à dire, et partent du principe que les grandes religions du monde tentent toutes de décrire quelque chose qui est réel et fondamental pour comprendre l'univers. J'ai donc pensé que j'allais essayer d'orienter un peu la conversation dans cette direction.
Mon argument est également en lien direct avec ce que l'Église catholique elle-même enseigne au sujet de la réalité religieuse. Le catholicisme affirme essentiellement qu'il existe certaines vérités religieuses qui peuvent être appréhendées par la raison et d'autres qui ne peuvent être connues que par la révélation.
D'une certaine manière, ce que vous décrivez comme libéral – et je suis d'accord, mon mode d'argumentation est assez libéral, œcuménique; il part du principe que les gens finissent par emprunter des chemins différents – est aussi une tentative pour persuader les gens de vérités religieuses dont l'Église catholique pense que toute personne raisonnable devrait être convaincue.
La prolifération de doctrines étranges – comme l'astrologie, la croyance aux extraterrestres ou la popularité des substances psychédéliques dans certains milieux – conduit certains à croire que nous assistons à l'émergence d'une nouvelle forme de religiosité. Vous en réjouissez-vous? Cela ne comporte-t-il pas des risques importants?
Cela comporte des possibilités et des risques importants. Les chrétiens pensent que le surnaturel existe. Une société qui passe du rejet du surnaturel à l'intérêt pour celui-ci se rapproche donc, d'un point de vue chrétien, de la vérité. C'est une bonne chose, et c'est l'occasion de canaliser cette impulsion et cet intérêt vers la foi chrétienne proprement dite. Mais cela comporte également des risques importants, car il existe de nombreuses façons d'interagir avec le surnaturel que les chrétiens considèrent comme dangereuses, destructrices et mauvaises.
Il existe un large éventail d'expériences surnaturelles humaines qui ne rentrent en aucun cas dans un seul cadre doctrinal. Si je suis optimiste quant à ce que Dieu fait, je dirais qu'il existe de nombreuses expériences surnaturelles vécues par les gens dont les chrétiens devraient pouvoir affirmer sans crainte qu'elles sont des signes de Dieu. Toutes les manifestations surnaturelles non chrétiennes ne sont pas nécessairement démoniaques, du moins c’est mon avis. Mais certaines le sont, et l’on ne voudrait pas d’une culture religieuse dans laquelle les gens sont tellement ouverts qu'ils s'exposent constamment à des forces sombres et destructrices.
Cela dit, je ne suis pas pessimiste au point de dire que, si les gens vivent beaucoup d'expériences surnaturelles en dehors de l'Église, celles-ci sont toutes mauvaises. J'ai vu suffisamment de choses étranges dans mon enfance, lorsque nous fréquentions des cercles pentecôtistes et charismatiques bizarres, pour dire que le vent souffle où il veut. On ne peut pas enfermer le Saint-Esprit dans une cage et dire: «Oh! le Saint-Esprit ne ferait jamais ceci ou ne ferait jamais cela.» Non. Le Saint-Esprit peut agir dans beaucoup de situations vraiment étranges.
Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille simplement sourire et bénir toutes les manifestations du surnaturel. Si le surnaturel est réel, il s'agit d'un terrain propice au danger, à la tentation et au risque. Et je pense que ce qui est vrai aujourd'hui, c'est que, parmi ces chercheurs de sens de la génération Z dont nous parlons, il y a beaucoup de gens pour qui la religion est intéressante, pour qui le surnaturel est intéressant, mais pour qui il est trop difficile de croire au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il leur est plus facile de rechercher des puissances intermédiaires, des puissances qui se situent en quelque sorte entre Dieu et nous, qui peuvent rendre service, procurer un frisson mystique.
Cela n'est pas une nouvelle impulsion religieuse, c'est la plus ancienne impulsion religieuse. Elle considère le surnaturel comme un domaine où l'on recherche des petits dieux avec lesquels on peut négocier. C'est de toute évidence très dangereux.
Cela recoupe d’ailleurs l’élément religieux et métaphysique de l'intelligence artificielle. C'est une autre chose étrange à propos de notre époque. Nos principaux technologues et ingénieurs essaient littéralement d'invoquer une nouvelle forme de conscience qui, selon eux, aura des pouvoirs divins, tandis que d'autres personnes s'intéressent à l'astrologie, à la Wicca et aux anciens dieux.
Je ne pense pas que ces choses soient une coïncidence. Elles représentent une ligne temporelle potentiellement très sombre dont les chrétiens devraient se préoccuper sérieusement.
Devant cet éventuel nouveau paganisme, le christianisme ne risque-t-il pas d'aliéner les gens avec sa doctrine morale, son option préférentielle pour les pauvres et sa structure institutionnelle rigide?
Eh bien, n'avons-nous pas eu une compétition avec le paganisme il y a environ 2000 ans, dont nous sommes sortis victorieux?
Bien sûr.
Certes, une vision nietzschéenne, prométhéenne de la spiritualité pourrait être plus attrayante pour un certain type d'individu. Prenons l'exemple d'une personne qui dirige une entreprise technologique dans la région de la baie de San Francisco. Il y a des aspects du christianisme qui sont plus difficiles, plus exigeants, qui vous demandent davantage, qui attendent de vous que vous vous souciiez des autres, que vous vous souciiez des pauvres, que vous vous leviez le dimanche matin, que vous alliez à la messe. Toutes ces choses rendent le christianisme plus difficile.
En même temps, la plupart des gens ne sont pas vraiment des seigneurs prométhéens de l'univers. Ce sont des gens ordinaires qui font face à des difficultés, dont les préoccupations sont plus immédiates et plus fondamentales. Ils veulent avoir une communauté, une famille, des enfants et – s'il existe – être dans une relation adéquate avec Dieu.
Au cours des trois premiers siècles du christianisme, ce dernier a réussi à faire deux choses différentes, mais liées. Grâce au martyre et à la quête de la sainteté, il a satisfait une partie du désir de grandeur, d'excellence et d'ambition spirituelle. En même temps, il a également construit des communautés et des réseaux qui étaient plus résilients, plus fructueux, plus productifs et plus fertiles que la culture païenne au sens large. Je pense que l'espoir pour le christianisme au 21e siècle est que cela soit encore vrai.
Que faites-vous de ce masculinisme néopaïen en émergence, pour lequel le christianisme est une religion de faibles?
Combien de ces masculinistes néopaïens vont réellement s'ériger en dirigeants d'une communauté polygame dans laquelle ils seront vénérés comme des demi-dieux? Peut-être quelques-uns, mais pour combien de personnes cela fonctionnera-t-il réellement? Je pense que les chrétiens devraient avoir confiance dans le fait qu'avec le temps, les éléments qui rendent le christianisme plus difficile et moins attrayant pour les disciples d'Andrew Tate sont en réalité ceux qui rendront les communautés et les cultures chrétiennes plus résilientes, plus aptes à survivre sous la pression et – dans les conditions du numérique – plus susceptibles d'être autre chose qu'un groupe d'influenceurs qui se vantent.
Le nouveau paganisme actuel a du mal à prendre forme. Il n'a pas d'institutions. Ce n'est qu'une tendance. C'est une impulsion. L'ancien paganisme avait des cultes et des pratiques. Il sacrifiait des animaux et des êtres humains. Il construisait des temples. Les nouveaux païens, ce sont des gens qui jettent des sorts dans leur jardin et prennent des drogues psychédéliques. Cela peut être très dangereux, mais ce n'est pas suffisant pour vaincre le christianisme.
Pour que le paganisme se rétablisse pleinement, il faudrait qu'il accomplisse un signe ou un miracle extraordinaire. Il faudrait qu'il brise, d'une manière ou d'une autre, le paradigme naturaliste séculier lui-même et qu'il offre quelque chose de si concret, si puissant et si réel que même une société séculière y adhère. C'est ce que veulent certains adeptes de l'IA. C'est aussi ce que veulent les adeptes des ovnis. Ils veulent qu'un demi-dieu descende du ciel. Je pense donc que cette impulsion existe bel et bien, mais qu'il y a de bonnes raisons d'espérer qu'elle ne se réalisera pas.
Dans une certaine mesure, c'est aussi à Dieu, et non à nous, de décider à quel type d'épreuves nous serons réellement exposés. On peut voir dans les idées chrétiennes sur l'Apocalypse l'hypothèse que quelque chose comme cela pourrait arriver à un moment donné. Que c'est cela l’Antéchrist: une figure d'une spiritualité alternative qui possède le genre de signes et de miracles dont vous avez besoin pour convaincre même les gens modernes et sécularisés. Mais comme nous ne connaissons ni le jour ni l'heure, nous pouvons espérer que cette épreuve particulière ne nous sera pas imposée maintenant.
Parmi les élites, on parle de l’Antéchrist plus que jamais auparavant, d’ailleurs.
Avant, c'était dans les ouvrages à succès évangéliques, n'est-ce pas?
Aujourd'hui, on en parle même dans les balados du New York Times.
Je pense que cela reflète les conditions technologiques. Il y a ce sentiment qu'Internet, en reliant le monde entier, crée un paysage unique qui n'existait pas auparavant. L'IA promet d'y ajouter une sorte de pouvoir surhumain. Il est naturel que, dans ces conditions, même les personnes non religieuses commencent à s'inquiéter d'une sorte de pouvoir presque surnaturel.
Malgré tout, vous encouragez les gens à se lancer dans une exploration religieuse. Comment? Pourquoi?
Une quête religieuse saine peut commencer par une sorte d'expérimentation individuelle, mais elle doit ensuite s'en éloigner. Si vous passez 15 ans à chercher votre voie religieuse et que vous en êtes toujours à mélanger cristaux, kabbale, bouddhisme ou autre, c'est que vous avez commis une erreur. En effet, une quête religieuse devrait vous amener à participer à un système ou à un ordre plus grand que vous, si vous espérez arriver quelque part.
Cela est évidemment vrai dans d'autres domaines de la vie humaine. Il serait étrange que quelqu'un dise: «J'ai décidé que le football était très important, et pour exprimer son importance, je vais regarder une série de vidéos sur YouTube et taper dans un ballon dans mon jardin, mais je ne rejoindrai jamais une équipe, je ne soutiendrai jamais une équipe et je ne ferai jamais rien de communautaire.» Vous n'iriez pas loin en tant que passionné de football en agissant ainsi. Cela s'applique également aux études universitaires. Cela s'applique à toutes sortes de domaines.
Il va de soi qu'à un moment donné, vous devez vous engager et adhérer à une tradition qui vous dépasse, accepter qu'elle comporte des règles, des rigueurs et des zones de créativité individuelle. Vous n'êtes pas obligé d'être d'accord avec tout ce qui concerne la tradition à laquelle vous avez adhéré, mais vous avez beaucoup plus de chances de vous rapprocher de la vérité sur l'existence si vous participez à un système ou à un ordre qui peut vous discipliner, qui peut orienter vos appétits et vos désirs dans une direction saine, et qui peut vous connecter aux pensées que d'autres personnes ont eues et aux expériences que d'autres personnes ont vécues, plutôt que de vous laisser seul avec vous-même.
Je veux encourager les personnes en quête à ne pas l'abandonner, mais à l'orienter, à dire: «Je veux trouver, je veux trouver une destination et ne pas me contenter de faire quelque chose d'individualiste par moi-même.» Dans cette impulsion, vous êtes également plus susceptible d'éviter ou de limiter les dangers qui accompagnent ce type de quête.
Si vous essayez d'atteindre un endroit qui offre un cadre et des formes de discipline, vous serez moins enclin à suivre simplement ce que l'expérience de l'ayahuasca vous dit, ou le petit dieu avec lequel vous négociez. Vous ne voulez pas aller dans cette direction, quelles que soient vos expériences. Vous voulez aller dans une direction institutionnelle, à moins que vous ne pensiez avoir été spécialement choisi par Dieu pour transmettre une nouvelle révélation, mais vous ne devriez certainement pas penser cela.
Vous n'avez qu'une seule vie. Vous vous retrouvez dans cette vie dans un monde qui est ordonné et beau et imparfait et rempli de méchanceté et de difficultés, mais qui est une zone qui, d'après des preuves scientifiques et philosophiques assez solides, semble avoir été créée et façonnée en tenant compte de notre existence.
Les êtres humains ne semblent pas être le fruit du hasard si l'on interprète raisonnablement les données fournies par la cosmologie, ni si l'on interprète raisonnablement ce dont notre conscience est capable et ce qu'elle peut comprendre, ni si l'on interprète raisonnablement les données fournies par les expériences surnaturelles et mystiques.
Pour C. S. Lewis, l'intensité du sens moral des êtres humains – notre soif de justice, notre désir de justice cosmique – est également un indicateur que nous sommes faits pour quelque chose de plus qu'une vie et une mort sans sens.
Avec tout cela en toile de fond, vous n'avez pas besoin de croire que vous allez nécessairement atteindre la plénitude absolue de la vérité au cours de votre vie pour considérer celle-ci comme une occasion d'essayer de comprendre pourquoi vous êtes ici, quel est votre but – quelque chose qui alignera vos actions avec ce que Dieu veut pour votre vie.
S'il y a un Dieu, il n'est pas là pour vous punir. Si vous commettez des erreurs et que vous ne finissez pas dans un endroit parfait, ce n'est pas grave, car Dieu est souverain et vos actions sont sous sa providence. Cela dit, un jour, vous vous tiendrez devant le trône de Dieu – quoi que cela puisse signifier – et vous serez confronté à des questions sur la façon dont vous avez vécu votre vie.
Si vous avez lu le Nouveau Testament, vous savez que les personnes que Jésus semble souvent critiquer le plus sont celles qui ont, en quelque sorte, essayé de ne rien faire, de ne prendre aucun risque: l'intendant qui a enterré son trésor dans le sol et ne l'a pas investi, la personne qui n'était ni chaude ni froide, mais tiède.
Je pense qu'il vaut mieux se retrouver face à Dieu à la fin et dire: «J'ai essayé, j'ai cherché, et peut-être que j'ai fini au mauvais endroit» que de dire: «Eh bien, ça ne semblait pas si important, alors je n'ai pas cherché du tout.»
Illustrations: Marie Laliberté/Le Verbe médias






