Photo: Marie Laliberté/Le Verbe

Ben Caplan et le Déluge

Ben Caplan repousse les frontières du folk depuis plus de 15 ans. Doté d’une voix rauque et d’une forte présence théâtrale, l’auteur-compositeur-interprète originaire d’Halifax n’a pas son pareil dans le paysage musical canadien. Il s’ouvre au Verbe sur sa démarche artistique surprenante. Est-ce son héritage juif, les questions qui l’habitent ou son besoin de silence qui en sont la source? Incursion dans un univers où les saintes Écritures sont poésie vivante.

Le Verbe: Tu es en tournée pour présenter ton album The Flood jusqu’au début du printemps, mais déjà tu travailles la suite. Que peux-tu nous dire de tes projets?

Ben Caplan: J’ai un nouvel album presque terminé, dont on a déjà présenté quelques chansons sur scène.

Ce nouvel opus a été écrit en même temps que les chansons qui sont sorties sur The Flood. On pourrait presque le considérer comme la deuxième partie. L’ensemble du projet est lié par un thème commun: l’idée de puiser dans la sagesse ancestrale, dans le savoir ancien, pour réfléchir à la destruction, au déclin, à la mort et à la fin du monde. Cela tient à l’esprit de notre époque et à l’atmosphère de ce moment historique, où beaucoup de gens partagent le sentiment qu’un changement est imminent.

Que ce soit l’apocalypse, la fin de l’empire américain ou autre chose, c’est le thème central de toutes les chansons. C’est, en quelque sorte, le tronc sur lequel poussent toutes les branches, ou presque. Il y a quelques exceptions, des morceaux qui détonnent un peu. Mais je dirais qu’ils sont placés de manière à laisser le temps à l’auditeur de tout assimiler.

On dit qu’on joue de la musique. As-tu l’impression que tes chansons et ta présence scénique te permettent de jouer, presque comme un enfant?

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Certainement! Beaucoup de mes chansons abordent des sentiments et des thèmes assez sombres. Le fait d’exploiter la théâtralité, de porter une sorte de masque et d’en rire nous permet, au public et à moi, d’entrer plus facilement dans cet univers. Cette mise en scène et l’humour qui l’entoure sont une façon de créer un espace pour les sujets difficiles, mais importants.

Un auditeur attentif peut relever de nombreuses références à la Bible dans ton œuvre. Comment t’inspirent-elles?

Pour moi, il s’agit d’avoir accès à un langage symbolique partagé qui permet d’aborder certains concepts et sentiments universels. En employant des références bibliques ou culturelles, plusieurs niveaux de lecture entrent en jeu. L’une des raisons pour lesquelles nous possédons et lisons encore ces textes, c’est qu’ils recèlent une force immense. Il faut une qualité particulière pour qu’une œuvre puisse traverser les générations, voire les millénaires… Alors, je suis face à ces écrits et je me dis: «Qui suis-je pour me détourner d’une source d’inspiration aussi riche et d’un tel bagage commun?» Cela me permet d’accéder à un espace qui fait partie de l’expérience humaine universelle. Voilà le point de départ.

Tu parles de textes anciens et, pourtant, ta musique est résolument contemporaine. Comment jongles-tu avec ces deux aspects?

L’intention est de laisser la modernité et ses sonorités influencer et façonner l’expression des idées. Il ne s’agit pas de présenter quelque chose d’ancien, mais de partager quelque chose de vital, de personnel et d’actuel. Et je pense que le contraste entre certains textes que j’utilise et la manière dont les chansons sont écrites, arrangées ou interprétées permettent d’être vraiment dans l’instant présent. Ce contraste transmet en même temps l’universalité de certaines de ces expériences et émotions humaines qui trouvent une expression encore vivante aujourd’hui.

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La chanson 40 Days & 40 Nights, par exemple, regorge de références bibliques. Comment intègres-tu ces récits pour leur donner une seconde vie, un second souffle?

L’idée de cette chanson vient d’une réflexion sur la répétition de cette période dans la Bible. Quarante jours et quarante nuits pour Jésus dans le désert. Quarante jours et quarante nuits pour Moïse sur la montagne. Quarante jours et quarante nuits de pluie pendant le Déluge… Et je me suis dit que c’était peut-être une expression culturelle qui a perdu son sens dans le langage contemporain. Je pense que lire ces quarante jours et nuits comme autant de couchers et levers de soleil, c’est passer à côté du sens véritable.

Je sais que le silence tient une place très importante pour toi, jusque dans ton processus de création. Pourquoi?

Je pense que le silence est très puissant. Il est sacré. Ma propre relation au silence est complexe. Parfois, j’en ai besoin et, parfois, c’est douloureux. Mais c’est seulement dans le silence que nos pensées et nos sentiments, les plus tristes comme les plus joyeux, peuvent s’exprimer pleinement. C’est ce qui influence mon écriture: je conçois une chanson interprétée, enregistrée, présentée, comme une cloche qui résonne à travers l’univers. Ce qui m’intéresse avec l’image d’une cloche, c’est l’idée qu’une cloche ne peut pas être «dé-sonnée». Je considère les mots, les sons, la musique, comme une souillure du silence sacré. Une tache. Ainsi, quand je dois écrire, l’une des questions que je me pose est: «Cette chanson mérite-t-elle de souiller le silence?»

Au lieu de rechercher ce silence, que nous reconnaissons tous comme difficile à atteindre, il faut se mettre dans l’espace nécessaire pour entendre ce qui se passe à l’intérieur. C’est, je pense, la source de toute véritable créativité.

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Que cherches-tu à transmettre par ta musique?

Nos traditions et nos textes sacrés sont puissants. Et je pense qu’ils sont à leur apogée, à leur plus grande efficacité, lorsque nous les percevons comme de la poésie vivante. Ils visent à instaurer la paix et l’harmonie. L’impulsion de lire les choses au pied de la lettre ou de se forger un sentiment de supériorité ou de légitimité morale sur autrui me semble contraire à l’esprit même de ces textes. Et je pense que, même si elle peut facilement être pervertie et utilisée pour détruire la beauté, la religion peut être une force positive et magnifique.

  • Andy Wiseman
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  • O'Sound
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Laurence B.-Lamarche
Laurence Bédard-Lamarche

D’abord formée en cuisine, Laurence continue aujourd’hui à nourrir son prochain… au sens figuré ! Sa passion pour l’art s’exprime sous diverses formes et sa curiosité intellectuelle l’appelle à en apprendre davantage chaque jour. Ce qui l’anime : foi, espérance et charité.