Photo: Agata Grzybowska / © 2025 FOCUS FEATURE LLC

Hamnet ou le Shakespeare de Chloé Zhao

Texte d'Alex Deschênes

Que vous connaissiez ou non Shakespeare, Hamnet est peut-être le film à voir cette année: une fresque magnifique sur le mariage, le chaos de la création, le don de la vie, et les grandes questions que pose la mort.

Faire un film (ou un roman) sur William Shakespeare, celui que plusieurs considèrent comme étant le plus grand dramaturge et même le plus grand écrivain de tous les temps, et s’aventurer dans sa vie privée est plus qu’un pari audacieux. C’est s’attirer assurément les critiques des puristes, mais aussi risquer la comparaison artistique avec les plus grands.

Je ne peux parler du roman de Maggie O’Farrell qui a inspiré le film. Mais je peux dire avec confiance qu’Hamnet de Chloé Zhao est un grand film, le genre qui m’oblige, aussitôt sorti du cinéma, à appeler mes amis pour en parler et prendre le crayon pour écrire ces lignes.

Hamnet est un film visuellement envoutant et émotionnellement puissant, porté par plusieurs prestations mémorables – dont celles du très jeune Jacobi Jupe et Jessie Buckley, récipiendaire de l’Oscar de la meilleure actrice pour ce rôle. 

Il n’est pas inutile, mais il n’est pas non plus nécessaire, de connaitre l’œuvre de Shakespeare pour s’aventurer dans ce film. 

La voix propre de Chloé Zhao

Zhao aborde, dans un concentré de 120 minutes, le mariage, la naissance, le deuil et, au cœur de tout cela, la création, celle de la vie et celle de l’art. Et je ne veux pas en dire davantage, car je pense qu’il est préférable d’aller voir ce film en ayant le moins d'information possible sur le scénario et de se laisser transporter sans savoir où la scène suivante nous mène.

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Hamnet a la qualité des films qui savent prendre leur temps, mais dont la fin arrive aussi sans qu’on ait senti les heures passer. Pour l’amateur de cinéma, on mentionnera le nom de Terrence Malick. On sait que le célèbre réalisateur, pourtant reclus, a personnellement appelé Zhao pour la féliciter de son chef-d’œuvre. Et Zhao a clairement retenu du maitre la texture des images, l’usage presque exclusif de la lumière naturelle, les plans de caméra audacieux, tout en évacuant cependant les mouvements de caméra incessants et vertigineux et les ellipses déroutantes qui dérangent et confondent les détracteurs de Malick. 

Chloé Zhao a surtout réussi à développer sa voix propre, se distinguant par sa très grande sensibilité et son intelligence humaine, une voix féminine (ou féministe) dans tout ce que ce mot signifie de noble, d’ancré dans le réel de la vie et des relations. Hamnet est un film envoutant, mais aussi très incarné.

Nombreux spectateurs retiendront son approche naturelle de la maternité ou, comme disait Jessye Buckley à la réception de son Oscar, «le beau chaos d’un cœur de mère […] les femmes qui continuent de créer envers et contre tout». 

Pourquoi l’art?

Quelle force ou quelle folie pouvaient pousser Turner ou Monet à se lever chaque jour avant le soleil, afin de capturer sur leur toile les couleurs fuyantes de l’aube?

Est-ce raisonnable de risquer, pour quelques jolies lignes sur le papier, la pauvreté, l’incompréhension, voire dans certains cas la persécution et la prison?

N’est-ce pas irresponsable qu’un homme dans la trentaine comme Shakespeare s’éloigne de sa famille pour diriger une petite troupe de théâtre?

Oui, il s’agit d’un film sur Shakespeare, sur son besoin irrépressible de créer et les questions profondes qui l’habitent, mais le réel point d’ancrage du film est Agnès, l’épouse de William, celle qu’a souvent oubliée l’histoire et qui voit son mari tiraillé entre sa famille et sa vocation artistique.

Mais qu’est-ce qui pousse un écrivain ou un dramaturge à écrire? Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à faire des films? Pourquoi vouloir créer? Pourquoi vouloir parler?

Les plus grands artistes ont rarement des vies équilibrées; or on se demande ce que seraient nos propres vies, ce que seraient le monde et la culture sans leurs œuvres.

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Pourquoi la vie?

L’art n’est pourtant pas la seule question ni même le centre du film (quoiqu’il entoure ce centre, le traverse et s’y mélange). La réelle question qui anime ce film est mille fois plus poignante. C’est la Question, celle qui torture le personnage d’Hamlet, cette question qu’on a tant tournée en blagues de toutes sortes qu’on ne l’entend plus vraiment: être ou ne pas être? 

Et c’est à mon avis la plus grande réussite du film de Zhao, soit d’avoir donné tout son poids à cette unique question, de l’avoir incarnée dans des vies humaines concrètes, de la faire résonner en nous au point de nous faire pleurer.

L’intérêt du film n’est pas de savoir si les évènements sont véridiques ou s’ils ont vraiment inspiré l’œuvre de Shakespeare – et si on regarde le film avec cette intention, on risque d’être incapable de l’apprécier. Le réel propos du film est de voir comment les questions les plus profondes sur l’existence humaine, celles qui traversent le tissu des plus grandes œuvres d’art, nous interpellent tous. 

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Hamnet est un film qui célèbre autant la vie qu’il s’interroge sur la mort.

On ne sait pas si Shakespeare était profondément chrétien ou un nihiliste désespéré (probablement un peu des deux à ses heures). Des arguments pourraient d’ailleurs être développés dans les deux sens. Et c’est précisément là le génie de Shakespeare, d’être parvenu à unir dans un même univers de personnages, sur l’humble scène de son théâtre au nom évocateur, The Globe, les voix et les questions de tous les hommes.

L’art et la vie réconciliés

La religion païenne incarnée par Agnès et le christianisme ambiant hérité par Shakespeare, plutôt que de s’opposer frontalement dans le film, sont tous deux confrontés à la peur du néant et du silence, au mystère de la vie après la mort.

Rien, un des mots les plus fréquents et peut-être le plus symbolique dans toute l’œuvre de Shakespeare, résonne en plein milieu du film quand la relation entre Agnès et lui s’étiole. Au cœur du film, finalement, se trouve la question de notre condition humaine et comme le faisait Shakespeare, Zhao laisse les questions en suspens, elle laisse la Question nous habiter longtemps après le film. 

L’art et la vie peuvent-ils finalement se concilier?

Malgré plusieurs scènes dramatiques, malgré les deuils et les naissances, je me suis surpris pendant le film à pleurer au moment le plus inattendu, devant des acteurs qui jouent une pièce de théâtre. «Mais pourquoi je pleure maintenant?» me suis-je demandé, jusqu’à ce que je réalise que nous étions plusieurs à pleurer dans la salle. C’est là le pouvoir de l’art et la grande affirmation du film de Zhao.

Et si l’art était une façon de croire qu’il y a quelque chose après cette vie?

Collaboration spéciale
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